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La voie du chasseur

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Chapitre 01

La voie du chasseur

Le bourdonnement vint en premier. Grave et rythmique, presque mélodieux, il se faufila dans l’esprit embrumé de Zuberi comme une chanson autrefois chérie et désormais à moitié oubliée. Puis la conscience s’abattit sur lui, raidissant son corps comme si d’invisibles chaînes venaient brusquement de se tendre. Chaque inspiration lui procurait une douceur incomparable, tout en lui irritant la gorge comme la fumée de piments oubliés sur les braises. L’air lui-même vibrait contre sa peau, exigeant toute son attention.

Il s’efforça d’ouvrir les yeux sur un ciel d’un violet profond, strié d’émeraude et d’or. Deux soleils se profilaient à l’horizon, l’un d’un rouge incandescent, l’autre d’un bleu froid, peignant le monde de nuances mauves irréelles. De longues ombres déformées s’étiraient autour de lui.

Grimaçant tandis que son corps protestait, Zuberi se redressa. Un tintement cristallin s’éleva sous ses pieds. Là où il s’attendait à trouver de la terre, de l’herbe ou de la boue, des galets iridescents tapissaient la clairière, lisses et chatoyants, comme si chacun renfermait une minuscule flamme. Lorsqu’il bougea, de faibles lignes de lumière ondulèrent sur leurs surfaces vitreuses, pulsant au rythme du bourdonnement qui l’avait réveillé.

Des images déferlèrent dans l’esprit de Zuberi avec une telle force qu’elles faillirent le renvoyer au sol. Des eaux sombres l’écrasaient. Le sel, insupportable, lui brûlait la langue. La peur le lacérait. La pression, augmentant sans cesse, pesait sur lui. L’agonie de la lutte pour une inspiration impossible. L’impuissance tandis que l’océan l’engloutissait. Puis vinrent les visages, oppressants, déroutants, accusateurs. Le rire d’Amara. Le regard sévère de Père. Les appels au secours de son peuple. Chaque souvenir était un éclat de douleur qui s’enfonçait plus profondément, menaçant de lui transpercer la poitrine. Zuberi ne pouvait se permettre cette distraction, mais les visions refusaient de s’estomper. Comme des blessures qu’il ne pouvait panser, elles exigeaient son attention.

Il referma les yeux, s’efforçant de stabiliser le monde qui vacillait. Sa main trouva le métal froid de son chakram. La présence de l’arme le rassura. Même si quelque chose en elle lui semblait différent, les gravures familières à sa surface calmèrent son cœur affolé.

Il ralentit sa respiration et s’ancra dans le présent. Il se concentra sur sa tunique, encore mouillée et plaquée contre sa peau, sur la ceinture d’étoffe autour de sa taille, desserrée par une lutte dont il ne gardait aucun souvenir, et sur les vibrations que les galets transmettaient aux semelles de ses bottes.

Lorsqu’il rouvrit les yeux, il parvint à se concentrer sur la clairière qui l’entourait, bordée de grands arbres dont l’écorce indigo et les feuilles translucides projetaient des arcs-en-ciel opalescents. Tout près, d’étranges buissons ondulaient dans un vent inexistant, hérissés de frondes bulbeuses, de gousses luisantes et de lianes frémissantes. Le tout composait un décor idyllique, mais pouvait tout aussi bien dissimuler nombre de dangers. L’air semblait vivant, chargé d’une attente presque palpable, comme s’il retenait son souffle.

Le bourdonnement s’amplifia, se propageant à travers la forêt. Chaque touffe de mousse, chaque brin d’herbe, chaque liane luminescente — le tout semblait lié. Chaque fois que le vrombissement culminait, les poils sur les bras de Zuberi se hérissaient, comme s’il se tenait face à un orage imminent. De faibles lignes serpentaient sur sa peau en motifs étranges, semblables à des filaments d’éclair, pulsant au rythme de son cœur et du sourd bourdonnement. Il frotta ces lignes comme s’il s’agissait de taches. Elles s’effaçaient sous ses doigts, pour réapparaître dès qu’il retirait sa main, reprenant leur douce pulsation.

Un bruissement attira l’attention de Zuberi. Ses doigts se crispèrent sur son chakram. Retenant son souffle, il s’accroupit au ras du sol, le chakram orienté vers les buissons avoisinants.

D’abord, seulement le silence. Puis quelque chose jaillit du sous-bois. C’était une créature élancée et basse sur pattes, dont les écailles argentées miroitaient comme de la lumière liquide. De longues épines garnissaient son dos, réfractant la lumière des soleils jumeaux en éclats éblouissants.

La bête tourna autour de Zuberi, mesurant chaque pas, ses muscles ondulant sous ses écailles d’argent. Zuberi calqua ses mouvements sur ceux de la bête, chaque nerf à l’affût des gestes du prédateur, son chakram prêt. La peau se raidit le long de chaque ligne luminescente, évoquant dans son esprit des traînées de sang séchant sur la peau des heures après une bataille.

Pendant l’espace d’un battement de cœur, la créature se figea. Elle sembla le jauger à nouveau, comme si elle reconnaissait que ce qui se tenait devant elle n’était peut-être pas une proie, après tout. Puis, comme si elle avait décidé de reprendre son rôle de chasseur, elle grogna, les babines retroussées, dévoilant une rangée de dents acérées d’où dépassaient d’immenses crocs, puis bondit.

Au dernier moment, Zuberi esquiva la bête d’un pas de côté, sa prise se resserrant sur le chakram aussi naturellement qu’il respirait. Il le lança vers la créature, son tranchant rougeoyant comme un fer à marquer laissé dans les braises. L’arme frappa la bête en plein bond, s’enfonçant profondément dans sa peau écailleuse. Puis, comme si une force invisible l’avait rappelé, le chakram changea de trajectoire et revint vers lui. Sa main bougea comme d’elle-même, rattrapant la lame qui aurait dû lui trancher les doigts. Au lieu de cela, l’arme cessa de tournoyer à l’instant où elle toucha sa paume, comme si elle reconnaissait son propriétaire. La lueur qui bordait le tranchant s’estompa, redonnant à la lame son éclat habituel, argent sur fond noir. Zuberi garda les yeux fixés sur la créature tandis qu’une odeur de carapace de tortue brûlée montait de son flanc blessé.

Sans quitter des yeux la créature de la taille d’une panthère, Zuberi vérifia la lance sanglée en travers de sa poitrine. Il passa le chakram dans sa main gauche et empoigna sa machette. Ses autres armes étaient bien là, quoique visiblement changées elles aussi. Les examiner maintenant était le meilleur moyen de se faire tuer. Zuberi reporta son attention sur la créature en face de lui.

La bête restait sur ses gardes, le cou baissé, ses yeux aux reflets violets suivant chacun des mouvements de Zuberi sans jamais croiser son regard. Le temps d’un instant, ils s’observèrent, prédateur et proie pris dans un silence tendu, chacun cherchant à imposer à l’autre le rôle qu’il devait jouer. Puis un rugissement grave et tonitruant déchira l’air, un cri que Zuberi ne put identifier. Ne pas pouvoir le nommer l’effrayait davantage que le rugissement lui-même. La tête de la bête pivota brusquement vers le bruit, ses épines argentées se plaquant contre son corps sans le moindre froissement. Elle siffla, lança un dernier regard noir à Zuberi et fila en direction de la forêt.

Le rugissement retentit à nouveau. Plus proche. La peau de Zuberi se couvrit de chair de poule. N’ayant aucune envie de l’identifier de plus près, il fit volte-face et courut dans la direction opposée à celle qu’avait prise la bête. Tandis qu’il courait, la forêt défilait à toute allure, des lianes luminescentes lui fouettant le visage. Des insectes de la taille d’oiseaux, semblables à des libellules, s’éparpillèrent autour de lui. Une créature plus petite, à l’abdomen luisant et à la tête plumeuse, voletait et se faufilait parmi eux. Le bourdonnement se faisait tantôt chaotique, tantôt régulier, retrouvant par moments le ronronnement auquel il commençait à s’habituer. Bientôt, Zuberi adopta un rythme qu’il pouvait maintenir, mettant de la distance entre lui et ce qui avait poussé ce cri tout en gardant assez de forces pour accélérer s’il le fallait.

Zuberi traversa un rideau de lianes et s’arrêta net devant un précipice. Il se maudit d’avoir relâché sa vigilance en courant à l’aveugle sur un terrain inconnu. Haletant, il observa les alentours. Ici, les galets iridescents se faisaient plus rares sur le sol de la jungle. La forêt derrière lui, devenue silencieuse, semblait désormais aux aguets. Devant lui, le terrain plongeait abruptement — pas tout à fait une falaise, mais une pente qu’il serait difficile de remonter. Entre cinq et dix mètres plus bas, la jungle cédait la place à une étendue de sable noir parsemé de grands cristaux aux pointes acérées. Au loin, d’immenses structures à moitié effondrées pointaient vers un ciel de la couleur d’une ecchymose. Une ruine particulièrement haute et élancée, pareille au manche brisé d’une lance colossale, attira son regard. À mi-hauteur de la tour sombre, des éclats intermittents de lumière blanche aveuglante pulsaient au sein d’un unique anneau. À cette distance, l’anneau lumineux ne paraissait pas plus épais qu’un doigt, comme si une tempête de foudre captive y faisait rage.

Avant que Zuberi ait pu pleinement assimiler ce paysage troublant, une série de craquements secs, de souffles profonds et de grondements gutturaux lui glaça le sang. Puis vinrent le déchirement et le fracas du bois. Quelque chose de colossal se frayait un passage à travers des arbres aussi épais que son torse, en déracinant certains et en réduisant d’autres en éclats. Quelque chose de bien trop proche. Il balaya les alentours du regard et repéra un éclat argenté sur sa gauche. Zuberi reconnut le prédateur écailleux qu’il avait combattu plus tôt. En le voyant approcher, il donna enfin un nom à la créature. Argentépine. Elle boitait, ménageant son flanc blessé, ses yeux violets rivés sur lui. Puis un mouvement furtif sur sa droite révéla non pas un, mais trois autres argentépines, plus petites que la blessée sur sa gauche, mais tout aussi élancées et puissantes, émergeant de la lisière de la jungle. Une meute.

Zuberi serra les dents, admiratif malgré lui. Peut-être la bête avait-elle compris qu’elle ne pouvait pas le vaincre seule et avait-elle profité du vacarme provoqué par l’autre menace pour rallier sa meute. Peut-être le rugissement les avait-il simplement tous poussés dans la même direction à travers les arbres. Il ne pouvait le savoir. Cela importait peu. Tout repli vers la forêt était hors de question. Les échappatoires de part et d’autre l’étaient tout autant. Il ne restait qu’une seule voie.

Droit devant.

Il n’aimait pas la pensée qui prenait forme. Peut-être n’était-ce pas du tout une coïncidence, mais une stratégie. Il avait déjà vécu cela lors d’une chasse, lorsque son groupe avait dérobé une proie à une meute de lycaons. Ceux-ci en avaient fait une affaire personnelle. Ils étaient revenus en nombre et avaient attendu le crépuscule, quand ses hommes épuisés avaient établi leur camp et baissé leur garde. Il avait ici la même impression.

Piégé.

Derrière lui, la forêt explosa tandis que le colosse se rapprochait avec fracas, chaque impact ébranlant le sol. De part et d’autre de Zuberi, la meute d’argentépines se resserrait. Devant, la tour pulsait au rythme de sa tempête silencieuse et étrange. En contrebas, des cristaux noirs jaillissaient du sable. Ils n’offraient qu’un abri médiocre, mais c’était le seul à sa disposition.

Zuberi se lança. Il heurta violemment la pente, ses bottes dérapant sur des racines instables et délogeant des galets tandis qu’il plongeait vers les cristaux. Une bouffée d’air chaud et fétide lui fouetta le visage. Ce qui le poursuivait était presque sur lui. Et si la chose le suivait sur le sable noir ?

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