Chapitre 05
L’écho des petites histoires
Éclats — février 2019 — Bruxelles, Belgique
La pluie martelait le toit du Tiguan, chaque goutte semblable à un doigt vif et impatient. Le pouls de Gabriel cognait dans ses oreilles, une migraine battant derrière ses orbites. Il resserra sa prise sur le volant gainé de cuir, aussi chic et neuf que cette voiture qui ne lui appartenait pas. L’entreprise possédait son véhicule, ses journées, sa liberté.
Les nuages se déchirèrent un instant, laissant passer le soleil. La météo belge : pluie à quinze heures, soleil à quinze heures dix et nuages de retour un quart d’heure plus tard.
Gabriel s’éclaircit la voix. « L’Atomium rend bien sous le soleil, dit-il. La façon dont le métal scintille me rappelle toujours un lac à midi. » Les mots sonnaient fragiles, comme s’ils avaient davantage leur place sur une page que sur ses lèvres.
« Hmm. » Son frère ne leva pas les yeux. Le téléphone posé sur ses genoux s’illumina, puis s’assombrit lorsqu’il l’inclina.
Gabriel déglutit, la main moite sur le levier de vitesses, accéléra trop fort, freina trop tard. Les essuie-glaces grinçaient, petits et stupides, bruyants dans le silence qui les plaquait tous deux contre leurs sièges.
« Belle bagnole », dit son frère en faisant glisser sa paume sur le tableau de bord comme pour vérifier s’il y avait de la poussière.
Les épaules de Gabriel remontèrent vers ses oreilles. « Merci. »
« Sacré progrès, dit son frère. D’une Polo à une Golf, et maintenant ça. »
Le rire lui échappa avant que Gabriel ne puisse le retenir. « Ça a pris quelques détours, mais ouais. » Il visualisa la chronologie. Polo, Golf, Tiguan. Chaque souvenir ressemblait à une diapositive tirée de la présentation PowerPoint d’un inconnu. Il accueillit le retour du silence avec soulagement.
Des champs de la couleur d’une vieille monnaie défilaient sur le côté, rendus flous par la vitesse. Comme par association, Gabriel sentit un goût de métal sur sa langue, la migraine resserrant son étau. Des pages de son manuscrit clignotèrent derrière ses paupières. Depuis deux ans, ce dernier projet monopolisait tout son temps libre. Trois versions. Les lettres de refus d’agents littéraires et de rédacteurs en chef de revues littéraires s’empilaient désormais par dizaines.
Il pencha la tête, surpris de lui-même. « La prochaine fois que tu atterris ici, je viendrai te chercher en Touareg. Et pas un leasing, cette fois. J’achèterai le mien. »
Son frère laissa échapper un son étranglé, mélange d’ébrouement et de soupir. « Et tu vas l’acheter avec quoi ? » Il secoua lentement la tête. « Avec tes petites histoires ? »
Gabriel ressentit ces mots comme un poing invisible se refermant sur ses tripes. Son pied glissa sur le frein avant qu’il ait pu enfoncer l’embrayage, secouant la voiture. Le moteur, resté en prise, toussota, se stabilisa, puis reprit son ronronnement régulier. Dans le rétroviseur, l’Atomium se réduisit à une maquette miniature, puis à un amas de têtes d’épingle, puis à rien.
« Ce ne sont pas de petites histoires », dit Gabriel, sa voix franchissant à peine ses dents serrées.
Son frère glissa le téléphone dans la poche de son manteau. « Tu as tellement de potentiel, dit-il en ponctuant sa remarque d’une tape sur son genou. Tu maîtrises les langues. Des boîtes internationales t’embaucheraient sans hésiter. » Il secoua de nouveau la tête, comme s’il ne concevait pas que l’on puisse voir les choses autrement. « Pense à la stabilité. »
La stabilité. Le mot empestait les bureaux moquettés, le café tiède, les évaluations trimestrielles. Gabriel serra le volant jusqu’à ce que les coutures lui mordent les paumes. L’odeur de béton mouillé et de gaz d’échappement montait autour d’eux.
Il manœuvra sous l’auvent du kiss-and-fly des départs. « Je suis heureux là où je suis », dit-il, se demandant s’il avait jamais mentionné à quel point ses anciens emplois le rendaient malheureux. Lorsque le moteur s’éteignit, le silence mit le mensonge à nu.
Son frère l’observa, les yeux plissés. « Être heureux ne paie pas le loyer, frangin. » Avant que Gabriel ne puisse répliquer, son frère leva les deux mains, paumes ouvertes. « Je ne veux pas me disputer. Je ne veux juste pas te regarder couler. » Il poussa un long et doux soupir. « C’est tout. »
Gabriel déverrouilla le coffre. Une bouffée d’air froid s’engouffra dans l’habitacle, et les roulettes de la valise claquèrent sur les dalles comme les touches d’une machine à écrire. Gabriel ralluma le moteur et le laissa tourner tandis qu’il allait dire au revoir à son frère. Avant d’entrer dans le hall de l’aéroport, son frère marqua une pause et se retourna, un sourire se dessinant sur ses lèvres. « Tiens-moi au courant, dit-il. Si ton truc d’écriture mène un jour à quelque chose, je serai le premier à faire la file. » La main de son frère sur l’épaule de Gabriel le réchauffa et le brûla à parts égales.
Une fois les portes coulissantes refermées, l’épaisse vitre aurait tout aussi bien pu être l’Atlantique. Gabriel regarda la Samsonite bleu marine de son frère serpenter à travers la foule jusqu’à ce qu’il la perde de vue. Il resta longtemps sur le trottoir après cela. Des gouttes de pluie perlaient sur le capot du Tiguan, perles transparentes qui roulaient et s’évanouissaient. Le goût métallique se répandit et s’intensifia dans sa bouche, comme lorsque ses migraines annonçaient un assaut imminent.
Un jour, pensa-t-il en inhalant l’air brumeux. Un jour, tu verras.
Gabriel redressa les épaules et retourna vers la voiture qui ne lui appartenait toujours pas et reprit le chemin du retour. Retour à son bureau, à ses pages, à ses petites histoires.
Si tu me connaissais, tu me qualifierais peut-être d’entêté ou d’obstiné. Ce n’est pas grave. Faut pas t’en vouloir. Ce ne serait pas la première fois, et mon frère serait probablement d’accord avec toi sur ces deux points. Il m’a fallu d’innombrables séances de rumination pour digérer la blessure de ce cliché de février… ainsi que bien d’autres qui lui étaient similaires. Après tout, il croyait offrir à son petit frère adoré des conseils qui, selon ses propres critères, lui avaient bien réussi.
Quand je repense au chemin qui m’a mené jusqu’ici, il est amusant d’admettre que rien n’a joué un rôle aussi important dans la définition de la plupart de mes principes que les héros de bandes dessinées. Ne t’inquiète pas, j’y viendrai. D’abord, cependant, j’aimerais revenir sur les paroles de mon frère, leur impact au fil des ans, ainsi qu’un mot ou deux au sujet de l’empathie.
On pourrait assimiler « entêté » ou « obstiné » à « inflexible ». Pas vrai ? Mais là où certains voient de l’inflexibilité, j’ai tendance à voir une volonté de tout remettre en question, puis de ne s’ancrer qu’à ce qui survit à l’examen. Le problème, c’est de savoir quand on fait preuve de conviction et quand on se contente d’être obstiné. Le dédain de mon frère m’a contraint à affronter la même équation insoluble à laquelle je m’étais déjà heurté. Seulement, il l’a fait avec une pointe de mépris et avec le genre de condescendance à laquelle seuls ceux qui te veulent du bien peuvent prétendre. Si on s’en tient strictement aux faits, il n’avait pas tort. Les rêves, de fait, ne paient pas le loyer. Non seulement mon écriture ne me faisait pas vivre à l’époque, mais mes gains issus de l’écriture, rapportés au temps que j’y consacrais, se compteraient probablement en centimes. Alors, oui. On pourrait dire qu’il avait des raisons de s’inquiéter.
Des années plus tôt, j’avais décroché un agent dans une agence littéraire réputée de New York, mais le manuscrit avec lequel j’avais été découvert n’avait pas trouvé preneur. Après m’être séparé de l’agence, j’étais de retour dans les tranchées, à envoyer de nouvelles lettres de sollicitation aux agents littéraires. Du point de vue de mon frère, le résultat était le même. Je n’avais pas percé, même à l’époque où j’avais davantage de temps pour moi. Il mesurait la réussite selon des critères conventionnels, et décrocher un agent était ce qui m’avait le plus rapproché de cette réussite, mon unique moment de gloire.
Je pense qu’il voyait l’écriture comme un passe-temps, quelque chose à caser autour d’une carrière stable. Il se demandait si cela pouvait rapporter ; moi, je l’entendais remettre en question quelque chose que je ne pouvais mettre de côté sans sacrifier une part de moi-même. Devenir assez bon pour toucher des lecteurs demanderait beaucoup de temps et de travail. Du temps que, à ses yeux, je devrais consacrer à bâtir une véritable carrière, ou à acquérir les qualifications pour y prétendre. Nous répondions à des questions différentes, chacun dans un dialecte que l’autre ne parlait pas.
Quant à mes prétentions littéraires ? Oublie donc la pile de refus. Allez quoi, c’est des bêtises, ça. Tout écrivain digne de ce nom te dira que se forger une carapace est la première étape, et la mienne était plus épaisse que la peau d’un éléphant d’Afrique. Mais une journée ne compte toujours que vingt-quatre heures. Même si le temps avait été le seul problème, entre un emploi à plein temps et deux jeunes enfants à charge, où allais-je trouver tout ce temps à consacrer à ces petites histoires ?
Mon frère aurait-il pu faire plus attention à la manière dont il maniait ses mots ? Nous avions une relation assez complexe, après tout, alors n’aurait-il pas pu assumer sa part de responsabilité ? N’aurait-il pas pu faire plus d’efforts pour que ça marche mieux ? N’aurait-il pas pu simplement… simplement ne pas piétiner l’infime parcelle de vulnérabilité que j’avais décidé d’exposer ?
Bien sûr que ses mots m’ont blessé, et j’aurais pu lui demander d’y mettre plus de soin. Désirer cette délicatesse ne requérait pas que je la mérite d’abord, mais je devais aussi être prêt à offrir aux autres la compréhension que je leur demandais. Et quiconque me connaît sait à quel point j’accorde de l’importance à la compassion et à l’empathie. J’aimerais pouvoir dire que j’ai obéi à mes propres règles à ce moment-là et que j’ai quitté l’aéroport guéri, le sourire aux lèvres. Mais quel genre d’ami serais-je si je te servais ce genre de sottises à ce stade de notre relation ?
Non. Ce n’est que plus tard, bien, bien plus tard, que j’ai compris que j’avais demandé à mon frère de me comprendre sans avoir d’abord essayé de le comprendre à mon tour. Reconnaître mes propres torts n’a pas rendu ses paroles moins maladroites, inutiles ou blessantes. Cela m’a toutefois permis de dissocier la blessure de l’intention sous-jacente. J’ai pu dépasser toute perception de malveillance et tenter de comprendre un système de valeurs qui n’était pas le mien. Tel que je le comprenais, la sécurité financière était le but ultime. Les rêves étaient quelque chose qu’on était censé dépasser en grandissant. Pourquoi tracer sa route dans une forêt épineuse quand les chemins pavés étaient déjà tracés ? Je pouvais comprendre tout cela. Et pourtant rester debout, intact, et choisir la voie qui m’appartenait.
Pour moi, l’empathie repose sur deux concepts : comprendre et imaginer. Non seulement la position de l’autre, mais pourquoi il l’a adoptée en premier lieu. Ah ! C’est un comble pour le type qui s’est autoproclamé bâtisseur de mondes d’échouer à imaginer, non ?
Dans « Coup de conte », voilà bien des années, sous ce manguier singulier, tandis que les rayons dorés du soleil faisaient danser des lueurs de braise contre ses paupières closes, que la voix de Patrick, puis celle de Chantal, le berçaient vers un monde nouveau, Gabriel avait eu ce vague sentiment d’appartenance. Puis, dans « Mon Papyrus », ce sentiment, autrefois nébuleux, prit forme et devint si réel qu’on aurait presque pu le toucher.
J’étais sur le chemin, l’horizon dégagé, la destination en vue. Puis quelque chose, qu’il s’agisse de l’école, des amis, de l’amour ou… de n’importe quoi d’autre, en fait, se mettait en travers de ma route. Peu importe que ce quelque chose ait été légitime, attendu ou noble. Ce qui compte, c’est que, comme je l’ai dit plus tôt, je l’ai laissé m’arrêter ou me ralentir.
J’ai expliqué dans « La perle rare » que chaque vie compte sans être pour autant exceptionnellement importante. Le problème, c’est que lorsque quelque chose tambourine sans cesse au fond de ton crâne en te chuchotant à l’oreille, il est facile de confondre cela avec le fait d’être unique, d’être important et, si l’on n’y prend garde, ce redoutable complexe de l’Élu. Écrire, pour moi, n’a jamais été un choix. Quel que soit le nombre de versions que j’ai produites, je n’ai jamais réussi à me convaincre que cet art était quelque chose que je pouvais simplement… laisser de côté. À l’aéroport, je n’ai ressenti que le rejet, la blessure et la promesse amère qu’un jour, il verrait.
Ce n’est que plus tard, le temps ayant adouci mon interprétation, que je me suis dit : Regarde les chiffres. Est-il si déraisonnable de se demander pourquoi cette exception, ce cas entre mille, cette perle rare, ce serait toi ? Ne te méprends pas. Je n’en suis pas venu à donner raison à mon frère. Nous ne verrons probablement jamais les choses du même œil là-dessus. Mais j’ai fini par accepter que sa vision du monde échappait à mon contrôle. En vouloir à mon frère serait injuste, une manière facile d’esquiver le travail que moi seul pouvais accomplir. Les mots pouvaient blesser, certes, mais ils n’avaient sur mes choix que le pouvoir que je leur accordais. Je pouvais pleurer les nombreuses années et les larmes qu’il m’avait fallu pour acquérir cet état d’esprit… ou me réjouir d’y être enfin parvenu.
Ce qui me ramène à ces héros de bandes dessinées. Accepter le point de vue de mon frère sans renoncer au mien exigeait un cadre que j’avais commencé à bâtir sans jamais l’achever. Sans m’en rendre compte, j’en avais posé les fondations des années plus tôt, en lisant l’arc narratif de la bande dessinée Civil War. Dans Amazing Spider-Man n° 537, un récit lié à cette intrigue, Capitaine America conseille Spider-Man, qui peine à savoir quel parti prendre. Je paraphrase quelque peu, mais l’essence reste la même : quand le monde hurle que tu as tort, que tu es au milieu du chemin, et exige que tu bouges, ton devoir est de planter tes pieds dans le sol et de dire : « Non. C’est toi qui bouges. »
L’audace de cette déclaration a trouvé un écho en moi parce que, malgré sa force et son bouclier, ni l’une ni l’autre n’étaient ce qui importait lorsque Cap prenait position. Tout ce qui comptait, c’était son but. Il incarnait la clarté de vision dont j’avais soif, et la volonté de fer de ne céder ni à la peur ni au doute, et de ne laisser les attentes de personne s’interposer entre moi et ce à quoi je me sentais appelé. J’enviais aussi l’équilibre intérieur qui, à coup sûr, lui permettait non seulement de défendre une position sur une question profondément polarisante, mais d’être prêt à affronter le monde entier pour ce faire. Pendant des années, y compris dans les premières ébauches de ce livre, j’ai appelé cela de la conviction ou des principes. Aujourd’hui, j’appelle cela un but, un rêve et, les jours où je me sens un brin mélodramatique, une vocation, un devoir.
J’ai lu un jour l’histoire d’un menuisier ou d’un sculpteur qui, interrogé sur la façon dont il réalisait une œuvre d’art si complexe, répondit qu’il ne créait ni l’objet ni la figure. Tout avait toujours été là, dans la pierre ou le bois. Tout ce qu’il faisait, c’était le révéler. Au-delà de l’humilité du propos, cela décrivait parfaitement ma relation à ces principes, des principes qui, comme je te le disais, ont été forgés avec l’aide de personnages de bandes dessinées. Prends ce discours, par exemple. Sous le bon éclairage, il pouvait donner à la défiance des allures héroïques. Et pourtant, il m’a semblé juste dès l’instant où je l’ai lu. C’était toujours le cas, des années plus tard, quand l’arc Civil War a inspiré un film.
Alors, j’ai essayé de le faire coller à mon cas. Les gens disaient que je pouvais être têtu et tranché dans mes opinions ? Eh ben, voilà. C’est parce que, tout comme ce sacré Steve Rogers, je suis moi aussi tellement certain de ma position que rien ne me fera bouger. Bien sûr, les choses ne sont pas si simples dans la vraie vie. Il est difficile de soutenir une opinion controversée avec une certitude absolue. Si tu as toute la droiture requise pour camper sur tes positions, tu sais qu’il y a une différence entre une posture ferme et une posture rigide. Plus tu t’éveilles au monde, plus tu comprends que toi, en tant que personne, tu ne peux en aucun cas être la raison pour laquelle tu te dresses contre le monde.
Et donc, si tu es un pauvre écrivain essayant d’expliquer ce concept avec honnêteté, tu sélectionnes la prose que tu as passé des heures à rédiger, des jours à réviser, peut-être même des mois à remettre cent fois en question, et tu appuies sur la touche redoutée. Supprimer. Jusqu’au jour où tu en as assez appris pour comprendre qu’il n’a jamais été question de toi. Comme tant de choses auparavant, cela aussi était au service de ton but. Et il ne s’agissait pas non plus de la seule certitude inébranlable de Steve Rogers. Depuis le début, c’était une danse, une chorégraphie qui exigeait un peu de chacun pour fonctionner. Pour apprendre cette danse, il me fallait rassembler mes propres Avengers, mais contrairement à Cap, je pouvais faire la seule chose qui rend tous les geeks complètement fous. Je pouvais mélanger les univers.
Rorschach, de Watchmen, m’a enseigné l’attrait et le danger des absolus. Comme nous venons de l’établir, Capitaine America a apporté ses principes inébranlables. Superman, avec sa boussole infaillible, a apporté le courage moral et l’empathie susmentionnée, puisque la pratique de cette dernière exige le premier. Iron Man était là dans les moments bas, avec sa vivacité et sa bravade, pour me rappeler avec quelle facilité la confiance pouvait coexister avec l’échec. Et Batman, le pragmatique chevalier noir, était là pour me garder sur terre, rester dans le brut et le concret, pour donner une voix à la mesquinerie et à la soif de vengeance quand les autres échouaient, et pour me contraindre à en répondre plutôt que de les laisser dominer.
L’astuce consistait à les laisser débattre dans ma tête. Si je n’utilisais ce conseil de héros, mon système de contrôles et contrepoids interne, que pour valider mes propres croyances, il ne m’apportait rien. Parfois, le verdict du conseil était évident. D’autres fois, leurs positions étaient carrément contradictoires. Qui, sain d’esprit, mettrait Cap, Superman, Batman et Rorschach dans un débat, et encore moins dans la même équipe ? La véritable valeur du conseil résidait dans les questions qu’aucun membre ne pouvait trancher seul. Il brillait lorsque je le confrontais à quelque chose de réel. Quelque chose comme la pique de mon frère sur mes petites histoires, que j’ai été incapable de digérer, d’ignorer ou de rationaliser pendant très longtemps.
Batman voulait une revanche. Il exigeait la satisfaction intime de convoiter et d’obtenir le prestige littéraire, les éloges, les prix et l’argent qui va avec.
Superman, pour qui honnêteté et bienveillance ne s’excluaient jamais mutuellement, plaidait l’indulgence. Il concédait que les rêves, en effet, ne nourrissent personne. Il soutenait que l’inquiétude était sincère, tout comme l’affection qui la motivait. Capitaine America traçait la limite là où j’avais besoin qu’elle soit tracée. Ton devoir est de te planter là comme un arbre. Mais fais-le pour les bonnes raisons. Fais-le parce que cette vocation est la tienne, non pour lui prouver quoi que ce soit, non pour le rallier à ta cause. Iron Man me rappelait qu’une vocation ne créait pas plus d’heures dans une journée et n’annulait pas mes autres obligations. Aucun d’entre eux ne l’emportait totalement, et c’était précisément le but. Chacun ayant dit ce qu’il avait à dire, j’y voyais plus clair sur les points où je pouvais fléchir et ceux où je ne le pouvais pas : les emplois du temps, les échéances et la définition même du succès pouvaient changer ; mon engagement envers l’écriture, lui, ne le pouvait pas.
Je pouvais conserver l’honnêteté sans compromis de Rorschach sans la laisser se figer en inflexibilité : fini les faux-fuyants, les demi-vérités ou les platitudes.
Mais il ne pouvait plus s’agir de mon ego, tu te souviens ? Et une fois que j’ai retiré de l’équation mon besoin d’être compris et validé, mes peurs et mon orgueil, que restait-il, en dehors de mon dévouement à cet art ? Eh bien, ce que j’enviais chez Steve Rogers, ça te dit quelque chose ? Exactement : la clarté du but, enfin, maintenue en équilibre avec le reste de mon être. Il n’avait jamais été question de faire plier le monde. Il s’agissait d’accepter ce que je ne pouvais changer sans le laisser me limiter, de refuser de laisser le monde me noyer dans le conformisme, et de ne plus ressentir le besoin de lui imposer ma volonté. Je n’avais qu’à continuer à répondre à l’appel, sans honte. Écrire n’était ni une lubie ni une passade ; c’était mon but, la raison pour laquelle je continuais à me lever, la chose que je ne pouvais délaisser sans me trahir.
Je ne bougerai pas. Peu importe qui tu es ou combien sont avec toi. Je n’essaierai ni de te donner tort ni de te convaincre. Mais, que ce soit par la force, la menace ou la supplication, si ton but est de me détourner de ma voie… je ne te laisserai plus faire.
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