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Le blanc

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Chapitre 02 — Le Blanc

Éclats — septembre 2020 — de Bruxelles, Belgique, à Bujumbura, Burundi

Au plus fort de la pandémie de COVID-19, Gabriel était depuis un an dans sa deuxième relation de longue durée lorsque sa compagne, Valérie, perdit son grand frère. Valérie, sa demi-sœur Josine et son demi-frère Marcus, sa belle-sœur, sa nièce et son ex-mari Enrico formaient le contingent qui partit vers le Burundi natal de Valérie pour les funérailles. Gabriel se joignit à eux, retournant sur son continent natal pour la première fois en vingt-cinq ans.

Les restrictions imposées aux voyages aériens par la pandémie transformèrent leur trajet en un périple alambiqué qui s'étala sur deux jours — de Bruxelles à Doha, de Doha à Dar es Salaam, puis Goma et enfin Bujumbura.

Après les vaccins de voyage et les tests COVID qu’il fallait programmer au moment idéal pour qu’ils restent valides, tout le groupe, à l’exception de Josine, se retrouva à l’aéroport de Bruxelles. Bien qu’effectuée à bord du plus gros appareil du voyage, la liaison Bruxelles-Doha s’avéra la moins confortable. Les masques étaient alors devenus la norme, une réalité admise que plus personne ne remettait en question. Il en allait tout autrement des visières de protection. Gabriel et tous les autres passagers à bord de l’A320 durent jouer les soudeurs pendant près de huit heures de vol jusqu’au Qatar.

L’aéroport de Doha se déployait comme un labyrinthe de verre et d’acier, étincelant sous une lumière froide et impersonnelle. Leur vol depuis Bruxelles derrière eux, ils avaient tout juste le temps de retrouver la sœur de Valérie, arrivée de Suède, avant de prendre leur prochaine correspondance. Gabriel aperçut Josine qui s’avançait vers eux, d’un pas tranquille, le sourire aussi éclatant que sa tenue.

« Tu dois être Gabriel », dit-elle en l'attirant dans une étreinte chaleureuse.

Pris au dépourvu par l'intimité du geste, Gabriel se raidit pendant une fraction de seconde avant de lui tapoter maladroitement sur le dos. « Ravi d'enfin faire ta connaissance. »

Josine était de ces personnes dont l’inépuisable bonne humeur pouvait vite taper sur les nerfs, tout en rendant presque impossible de lui en vouloir. Son énergie ne demandait de permission à personne ; elle jaillissait, tout simplement, et t’emportait. Elle riait au nez des préposés au contrôle de masques et saluait les inconnus d'un geste de la main. Lorsque Valérie levait les yeux au ciel, exaspérée devant les pitreries de sa sœur, Gabriel entrevoyait une dynamique familiale qui existait bien avant lui, lui survivrait et ne l’inclurait jamais tout à fait. Le deuil de Valérie était bien moins bruyant ; elle marchait un demi-pas en retrait, ses réponses discrètes et rares, son pouce navigant le flot de condoléances qui illuminait son téléphone.

Avant d’embarquer pour leur vol suivant, Gabriel surprit le surnom au passage. « Qu’est-ce que tu nous as ramené cette fois ? » chuchota Josine à sa sœur d’un ton faussement discret. Un instant plus tard, un rire étouffé s'éleva derrière sa main. « Ton blanc est tellement coincé. »

Gabriel ne comprit jamais tout à fait pourquoi cette remarque ne l’avait pas dérangé sur le moment. Peut-être était-ce le stress du voyage, la légère agoraphobie qu’il n'avait jamais vraiment prise au sérieux, ou simplement le charme loufoque et l’innocence presque enfantine de Josine. Quelle qu’en fût la raison, il en prit note et la laissa couler.

À la porte d’embarquement, une fois que tout le groupe eut passé la sécurité, il sentit le bras de Josine s’enrouler autour de son épaule. « Tu vois, Le Blanc ? On est arrivés avec de la marge. » Son large sourire était décontracté, sincère et plein de gaieté. Gabriel eut un mouvement de recul intérieur, incapable d’expliquer pourquoi, même à lui-même. Quelque chose avait changé. Le nom semblait confirmé, et non donné. Il portait un terrible je-ne-sais-quoi, comme si Gabriel avait été reconnu coupable d’un crime pour lequel il n’avait jamais été jugé.

Six heures plus tard, Dar es Salaam les accueillit dans un smog si épais qu’on aurait pu le mâcher. Sur le chemin de la maison d’hôtes, Josine appela Gabriel « Le Blanc » lorsqu’il s’émerveilla devant des vendeurs de rue portant des tours de marchandises en équilibre sur la tête. Elle l’appela « Le Blanc » lorsqu’il tressaillit au passage d’un boda-boda. Et elle l’appela « Le Blanc » alors qu’il restait figé devant des monticules de mangues peintes en dégradés d’une aube d'été.

Pour ses compagnons de voyage, qui avaient grandi en Afrique et y étaient retournés à plusieurs reprises depuis, c’était la routine. Pour Gabriel, tout était découverte. Ils l’observaient avec des sourires en coin, amusés et détachés, fascinés par sa fascination.

Malgré les funérailles imminentes du frère de Valérie et le surnom répété, Gabriel remercia intérieurement Josine pour son entrain. C’était plus facile que de voir le chagrin de Valérie ressurgir à des moments imprévisibles, le laissant avec le sentiment de ne pas être à la hauteur et coupable de ne pas l'être. Josine et Enrico se taquinaient comme un frère et une sœur réunis après des années de séparation. Leur chahut permit à Gabriel de se détacher du groupe, de se concentrer sur les premiers frémissements de ses souvenirs d’enfance sans avoir l’impression de faillir à son devoir envers Valérie. Il ignora les moments où la conversation se tournait vers l’étrange comportement de blanc de Le Blanc et se fondit plutôt dans le délicieux chaos africain qui l’entourait : les klaxons qui retentissaient, les volutes d’encens dans l’air, le claquement des tongs sur le béton irrégulier.

Leurs hôtes les accueillirent avec une générosité assez grandiose pour refléter leur statut, puis le groupe se divisa naturellement en deux. Les femmes visiteraient le marché local avec leur hôtesse, tandis que l'hôte emmènerait Marcus et Gabriel se faire couper les cheveux.

Gabriel poussa un soupir de soulagement lorsqu’Enrico s’excusa pour aller rendre visite à un ami. Il n’avait rien contre l’ex-mari de Valérie ; Enrico s’était montré courtois, voire charmant, exactement comme Gabriel se le rappelait, à l’époque où ils étaient en meilleurs termes. Mais Valérie lui avait clairement fait savoir qu’Enrico désapprouvait de leur relation, et Gabriel savait que la courtoisie ne révélait pas grand-chose dans les milieux rwandais comme burundais. Lui-même n’aurait pas choisi cette compagnie si la mort ne les avait pas réunis. Peut-être Josine avait-elle raison et avait-il tellement basculé du côté blanc qu’il ne savait plus interpréter les codes sociaux rwando-burundais. Ou peut-être la mort était-elle, après tout, vraiment la grande égalisatrice. Ou peut-être était-il simplement crevé après être resté si longtemps dans les airs.

Le lendemain matin, ils se levèrent à l’aube pour prendre le vol pour Goma, leur dernière escale avant le Burundi. Gabriel s’abandonna à son émerveillement, bouche bée devant le soleil matinal qui montait, doré, au-dessus de champs verdoyants, les montagnes s’élevant et retombant comme des vagues de terre. L’Afrique ne chuchotait pas. Elle chantait un chœur de moteurs diesel, de bêlements de chèvres et de cris d’enfants.

« Regarde Le Blanc », dit Josine à un moment, prenant une photo avec son téléphone tandis qu’il plaquait le sien contre la vitre de la voiture. « On dirait qu’il n’a jamais vu de terre de sa vie. » Les rires qui résonnèrent le piquèrent, tel une blague entre un eux dont il ne faisait pas partie, mais Gabriel avait rechargé ses batteries grâce à une bonne nuit de sommeil. Intérieurement, il leur fit un doigt d’honneur. De toute façon, la chambre qu’il avait partagée avec Valérie avait été la seule à être climatisée. Tiens ! Riez donc de ça.

L’aéroport apparut alors que leur petit avion descendait vers Goma : guère plus qu’un vulgaire hangar à côté d’une unique piste de béton. La terre rouge de part et d'autre du bitume, dont la poussière empiétait sur la piste au point de la rendre presque invisible, rouvrit des souvenirs que Gabriel avait oubliés. Kanombe, Kigali. À six ans, mais avant le traité du Manguier… croyait-il. Cette même poussière irréelle, couleur de rouille, le transporta de Goma à Kanombe, où son frère avait vécu pendant ses études universitaires. Gabriel y avait mangé ses premiers spaghettis, à l’époque où son frère aîné était encore son idole.

C’était également lors de cette visite à Kanombe, plus de deux décennies auparavant, que Gabriel était tombé amoureux de la petite amie de son frère, Joan. La première fois que Gabriel avait fat pipi au lit, son frère lui avait infligé une fessée qui faisait passer les coups de phalanges de Nunu pour de simples tapotements. Lorsque cela s’était reproduit, Joan l’avait remarqué la première, puis avait ostensiblement renversé de l’eau sur le lit que tous trois partageaient pour que le frère de Gabriel ne s’en aperçoive pas. Tiens. Près de trois décennies plus tard, Gabriel comprit enfin que c’était la gentillesse de Joan, bien plus que sa beauté éclatante, qui avait séduit l’enfant qu’il était. Cette révélation l’amusa et l’étonna à parts égales.

Le souvenir de Joan accompagna Gabriel durant leur court séjour à Goma, tandis qu’ils attendaient le dernier avion. Lorsqu’ils décollèrent de nouveau, s’élevant au-dessus de ce paysage de carte postale d’un vert luxuriant sur un sol cramoisi, penser à Joan lui piqua les yeux. Une vague de culpabilité le submergea. Pourquoi pleurait-il une autre personne alors que sa seule raison d’être ici était d’apaiser le deuil de sa compagne ? Pourquoi maintenant, alors qu’il n’avait même pas pensé à Joan depuis vingt ans ? Lorsqu’il se détourna du hublot que Josine avait insisté pour que Valérie cède au Blanc, Gabriel trouva Valérie absorbée dans une bruyante conversation en swahili que tout le monde sauf lui pouvait suivre. Il pensa à ses rêveries d’enfant, à la lance qu’il brandissait toujours lorsqu’elles se terminaient, inévitablement, par une bataille épique contre son frère pour Joan.

Comme tant d’autres, Joan était partie désormais, et il ne restait d’elle que des os enterrés quelque part. Peut-être même pas cela. Lorsque Valérie se pencha vers lui et lui effleura l’épaule, il ferma les yeux et feignit un sommeil profond.

Un comité d’accueil les attendait à Bujumbura. Tandis que tout le monde s’étreignait, Gabriel se tenait à l’écart, un sourire maladroit figé sur le visage. Il ne savait pas très bien à quel part de deuil il pouvait prétendre, et ce vieux sentiment de ne pas être à sa place recommença à le narguer. Qu’Enrico s’intègre sans le moindre effort apparent n’aidait en rien, presque comme si c’était lui qui avait toujours été destiné à être là, ne faisant de Gabriel guère plus qu’un imposteur. Non. Cela n’aidait pas du tout. Pourtant, il se réprimanda et refoula ce pincement d’envie, de jalousie, ou des deux à la fois.

Josine remarqua le désarroi de Gabriel et, avec un immense sourire, attrapa son plus jeune frère et l’entraîna vers Gabriel, interrompant sans hésiter l’échange entre ce dernier et Enrico.

« Bruno, cria-t-elle en tirant son frère par la main, il faut que tu rencontres le Blanc que Val a ramené dans la famille. »

Bruno rit et prit la main de Gabriel dans les siennes. Gabriel le laissa faire, ne sachant trop comment se comporter. Il s’emmêla les pâtes dans des salutations élaborées, espérant ne pas s’être ridiculisé. Lorsque Bruno répéta le nom — Le Blanc — en haussant un sourcil interrogateur, Gabriel décida d’ignorer la boule qui lui monta au ventre tout en esquissant un rire poli. Bruno suivit avec un demi-sourire, plissa les yeux d’un air perplexe, puis lui rendit son rire. Josine, fidèle à elle-même, rajouta au tout avec un brouhaha.

Un peu plus loin, Gabriel surprit le regard de Valérie posé sur eux. Il crut voir ses lèvres s’étirer en un léger sourire. Était-ce du contentement ? Du soulagement ? S’était-elle inquiétée, en plus de tout le reste, que… son frère puisse ne pas… quoi ? Ne pas l’apprécier ? Gabriel sentit un malaise naître en lui, mais chassa toutes ses appréhensions. Il ne s’agissait pas de lui. Il endurerait mille Le Blanc si cela pouvait alléger le fardeau de Valérie.

Shards scene break

Ah, comme il est facile de mal interpréter une situation lorsqu’il te manque la moitié de l’histoire. J’ai peine à croire que ces événements se soient produits il y a moins de cinq ans, quand je pense au peu que je savais de tout ce que j’ignorais. Enfin bref. Ne t'en fais pas. Nous y reviendrons.

Le surnom Le Blanc me collerait à la peau comme une odeur de tabac froid tout au long du séjour et bien au-dela . De retour en Europe, chaque nouvelle rencontre avec Josine ressusciterait ce nom.

Avec le recul, malgré tout ce qui se passerait plus tard avec Valérie, je n’en veux pas à Josine. La colère que ce surnom déclenchait était une flèche décochée dans le noir. Il m’a fallu du temps pour comprendre que ce qu’il éveillait en moi n’était pas tant de la colère que de la déception. Je connaissais depuis longtemps ma double identité. J’avais accepté que tout le monde ne la comprendrait pas et que, parmi ceux qui la comprendraient, peu feraient preuve d’empathie. À vrai dire, ce qui me faisait vraiment chier, c’était de voir à quel point ma propre culture m’était devenue étrangère après des années et des années à combattre l’étiquette d’étranger à l’étranger, pour finalement découvrir que j’en étais bel et bien devenu un. Chez moi.

Les rues de Dar es Salaam, les marchés de Bujumbura et les plaines de poussière rouge de Goma me tendaient tous un miroir. Josine en fit de même. Regarde, disaient-ils tous. Ta place est ici. Je savais qu’ils avaient raison, mais je ne le voyais pas. Je ne le ressentais pas. De ma naissance jusqu’à ce que la Belgique me vole à dix ans, je n’avais jamais vu un visage blanc ; durant la décennie suivante, je voyais rarement un visage noir en dehors de ma propre famille. Et me voilà, entouré de visages noirs, sans un seul visage blanc en vue, et au lieu de l’exaltation, je ne ressentais… rien. Au début, il y avait un sentiment d’anomalie sur lequel je n’arrivais pas tout à fait à mettre le doigt. Quand j’ai compris plus tard que le choc venait du fait de voir partout des gens qui me ressemblaient, j’ai eu honte d’avoir associé cela à quelque chose d’anormal. Mais même après m’être accordé assez de grâce pour digérer ce que je ressentais, je n’arrivais toujours pas à me sentir à ma place comme tous les autres semblaient le faire. Et le comble ? Même en faisant abstraction du contexte et en essayant d’expliquer ce que je ressentais, je savais qu’on se moquerait de moi avec des Le Blanc, des Monsieur le Philosophe et d’autres piques soi-disant inoffensives. Garder tout cela pour moi semblait alors non seulement plus facile, mais nécessaire. Justifié.

Alors non, Josine n’avait pas tort. Les connards qui m’avaient traité de Bounty n’avaient pas tort non plus. Putain quoi... j’étais bel et bien blanc à l’intérieur et noir à l’extérieur.

Et pourtant, elle avait tort. Ma propre culture et tous les présupposés qu’elle imposait, les militants moralisateurs et les racistes sectaires avaient tous tort. J’avais moi-même eu tort de penser que reconnaître la dichotomie revenait à la résoudre.

Et… c'est là que résidait le problème. L'erreur, c’était de supposer qu’il y avait quelque chose à résoudre. Comme des enfants qui s’emportent parce qu’ils ne peuvent pas nommer ce qui leur fait vraiment mal, nous avons vu quelque chose d’autre, quelque chose de différent, décidé que c’était un problème et entrepris de réparer la mauvaise chose. Tu ne peux qu’aggraver les choses en essayant de cautériser une blessure qui n’existe pas.

Entendre Josine m’appeler Le Blanc a déclenché quelque chose que je ne pouvais ni identifier, ni nommer, ni exorciser. J’ai donc eu recours à l’un des premiers outils que nous, humains, apprenons à maîtriser. Le blâme a chassé le doute. Si Josine était le problème, je n’avais pas besoin de me poser de questions inconfortables ni d’affronter des réponses troublantes. J’ai ravalé chaque plainte et appelé cela de la générosité. Je ne lui ai jamais demandé d’arrêter et je me suis cru magnanime.

À moins que ces pages ne lui parviennent un jour, elle mourra en pensant que ce surnom n’était qu’une bonne plaisanterie. Rien de plus. Elle ne saura jamais que, parfois, je me retrouve encore sur une No Man’s Island où chaque pirogue est faite de cendres, chaque charpentier n’est plus qu’un souvenir effacé, et où la marée monte si vite que seuls ceux d’un courage suicidaire ou les véritables désespérés ont encore la témérité d'oser la nage.

Seul.

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