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Une cendre dans un blizzardChapterEVERYONE

Mon Papyrus

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Chapitre 03 — Mon Papyrus

Forge — novembre 1999 — Bruxelles, Belgique

Le train ralentit, son claquement rythmique s'adoucissant en un soupir alors qu'il glissait devant l'ancienne usine Côte d'Or. Même avec les fenêtres hermétiquement fermées, l'air à l'intérieur du wagon s'épaississait d'une odeur de chocolat — un parfum riche, doux, avec un soupçon de brûlé, ce qui signifiait qu'il était presque arrivé chez lui. Gabriel pressa son front contre le verre frais de la vitre. Le train entra en station à la gare de Bruxelles Central et, le temps d'un instant, il ressentit une lueur de fierté. Central, pas Nord, où il avait l'habitude de descendre. Le changement, un seul arrêt de plus, était minime. En théorie. Pour Gabriel, c'était un pas de géant loin de la rue des Patriotes, avec ses souvenirs du propriétaire avare et de cet appartement insalubre aux pièces froides et éternellement humides et aux murs moisis. Quel sacré progrès.

Depuis la gare, il prit le bus 63 en direction du Cimetière de Bruxelles, une lourde bête jaune et bleue qui allait ramper pendant près d'une heure du cœur de la ville jusqu'à ses confins les plus éloignés. Au terminus, il descendit et marcha les dix dernières minutes, le complexe d'appartements se dressant au sommet de la quasi-colline. C'était une structure étrange, massive, une erreur architecturale née dans l'ivresse de son créateur, dégrisée et rafistolée tant bien que mal. Chez lui.

À l'intérieur, un vestibule exigu l'accueillit. Un pas en avant le menait au pied de l'escalier de la mort, une volée de marches raide et étroite qui semblait conçue pour s'assurer qu'aucun locataire ne prenne jamais trop ses aises. Il monta, débouchant à côté de la barrière branlante qui protégeait la cage d'escalier béante taillée au beau milieu du salon, une particularité si déroutante qu'il avait renoncé depuis longtemps à tenter de la comprendre. L'appartement était une succession de pièces minuscules gravitant autour d'un living unique et étrangement spacieux. Sa propre chambre, nichée à côté de celle de sa sœur Assumpta, était à peine assez grande pour un lit d'une personne et un bureau, sans l'espace entre les deux pour y glisser une chaise. Il s'asseyait sur le lit pour utiliser l'ordinateur. C'était une cage. C'était son sanctuaire.

Le vendredi soir obéissait à un rituel immuable. Le dîner. Toujours la cuisine de sa mère. L'odeur d'huile de palme trop cuite tapissant le fond de sa gorge comme un film gras. Les oignons qui grésillaient dès qu'ils touchaient la poêle brûlante, frits en quelques secondes. Ensuite, Assumpta faisait la vaisselle ; lui descendait les poubelles. Une fois ses corvées terminées, une fois certain qu'aucune autre tâche ne lui tomberait dessus, il se glissait dans sa chambre et fermait la porte. La clé avait disparu depuis longtemps, confisquée par son frère à la suite d'une plainte de sa mère, mais un carton de vieux magazines bien calé contre la porte faisait office de barricade, de système d'alerte contre toute intrusion, voire d'un doigt d'honneur qu'il n'osait pas avouer, pas même à lui-même.

Il s'assit sur le lit, les ressorts du matelas gémissant en signe de protestation, et alluma l'ordinateur. La tour s'éveilla dans un vrombissement. Il double-cliqua sur l'icône de connexion à distance, et le monde au-delà de sa porte se dissout dans le chant sacré du modem — un crissement strident, une série de clics, et un chuintement final et triomphant qui signifiait qu'il était connecté. Il était libre. Mieux encore : lui seul savait que personne ne pouvait joindre le téléphone familial tant qu'il était connecté à Internet. Il ne pouvait pas y rester longtemps de toute façon. À cette époque, il savait à quoi s'attendre s'il faisait quoi que ce soit pour énerver son frère — comme faire exploser la facture de téléphone. Gabriel était peut-être trop grand pour recevoir une fessée, mais il n'était certainement pas trop vieux pour se prendre une raclée.

Le monde en ligne était le lieu où la vie prenait forme. C'était le frisson de la notification « uh-oh » d'ICQ, un son qui faisait battre son cœur à la promesse d'un nouveau message d'un ami à l'autre bout de la planète. C'étaient les chaînes de courriels de fanfictions, des communautés de personnes qui comprenaient qu'il n'y avait pas besoin d'exister pour être réel. Et c'était Mon Papyrus, son site web, un endroit bien à lui où les histoires qui bouillonnaient dans sa tête pouvaient trouver refuge. Ici, derrière la lueur de l'imposant écran, il n'était plus l'adolescent dégingandé et maladroit qui parlait peu. Il était un créateur, un bâtisseur de mondes tissés de fils arrachés à d'autres univers, les étirant, les tordant, se les appropriant.

Le samedi, le monde réel envahissait les lieux. Le murmure étouffé des visiteurs s'élevait dans le salon, un grondement sourd qui s'amplifiait au fil des arrivées jusqu'à ce que l'appartement ressemble à une salle de concert. Éclats de rire, bavardages indistincts, tintements de verres — les sons filtraient à travers les cloisons mal insonorisées, rappel constant de cette vie dont il ne faisait pas partie. Puis venaient les bruits de pas, chacun résonnant comme un coup de tambour d'angoisse à mesure qu'ils approchaient de sa porte. La plupart du temps, lorsqu'il se figeait dans le silence, les doigts suspendus au-dessus du clavier, les épaules voûtées comme une sorcière au-dessus de son chaudron, les pas finissaient par s'éloigner. D'autres fois, comme aujourd'hui, la chance n'était pas de son côté.

« Gabriel ? Viens dire bonjour. » La voix de sa mère, crispée par l'effort de jouer les hôtesses.

Il soupira, déconnecta le modem et repoussa le carton loin de la porte. Il émergea dans le salon, clignant des yeux sous la lumière. La pièce était pleine de gens dont il ne se souvenait pas, des visages lui souriant avec une politesse aussi précaire que la rambarde près de l'escalier suicide. Il dit bonjour à la ronde, endura les banalités gênantes et tenta de battre en retraite, mais une main s'abattit fermement sur son épaule. C'était l'un des hommes ; c'était toujours l'un des hommes, un cousin éloigné ou un ami de la famille, le visage rayonnant de cette assurance imméritée de quelqu'un sur le point d'expliquer comment marche la vie. Gabriel en voulait à cette intrusion dans son foyer, son espace personnel, son intimité. C'était déjà assez dur de faire le deuil d'un père dont les souvenirs s'effaçaient à mesure qu'il grandissait, passant de personnage principal à rôle secondaire pour finir par n'être que le genre de silhouette qui a un nom mais aucune histoire. La dernière chose dont il avait besoin, c'était d'une figure paternelle du dimanche venue lui prodiguer une sagesse imaginaire.

« Tu es toujours enfermé dans cette chambre », lança l'homme d'une voix assez forte pour que tout le monde entende. « Tu devrais sortir davantage. Prendre un peu le soleil. Comment veux-tu rencontrer une fille en restant collé à un écran toute la journée ? Qu'est-ce que tu peux bien fabriquer là-dedans, de toute façon ? »

Le regard de Gabriel se posa sur sa mère. Elle se tenait près de l'entrée de la cuisine, esquissant un mince sourire d'excuse qui valait aussi acquiescement. Dans son silence, il perçut une trahison familière. Parfois, il regrettait de garder tant de choses en lui. Regrettait de ne pas démarrer au quart de tour plus facilement. Qu'est-ce qu'il aimerait exploser, là, maintenant, comme ces fils dans les films qui traitent leur mère de salope et hurlent au stéréotype masculin numéro quarante-deux qu'il n'est pas son père. Puis filer comme une tempête dans sa chambre et, évidemment, claquer la porte. Il ne faisait de mal à personne. Il n'était pas dehors à boire, à tester des drogues ou à se battre. Il bâtissait. Il créait. Mais ils étaient incapables de le voir. Pour eux, c'était une maladie, une passade, un problème à régler. Il marmonna : « J'ai des trucs à faire », et s'échappa, le rire de l'homme le poursuivant jusqu'à sa chambre.

Il barricada la porte — pour autant qu'une pile de magazines puisse être assimilée à une barricade —, les murmures étouffés de la fête se pressant contre ses murs. Il resta assis dans le noir pendant un long moment, les paroles de l'homme résonnant encore à ses oreilles. Une fois enfouie la colère qu'il était impuissant à exprimer, il se reconnecta. Le modem entonna son chant de libération. Une fenêtre ICQ clignotait. Et sur la page d'accueil de Mon Papyrus, il y avait un nouveau commentaire. Un message de fan d'une fille en Australie qui venait de lire sa dernière nouvelle. Elle parlait de ses personnages comme s'ils étaient réels, exactement comme lui les voyait. Elle adorait le monde qu'il avait décrit, un monde qu'il n'avait bâti de rien d'autre que de mots.

Quelque chose bascula. Ce n'était plus simplement une échappatoire. La fanfiction avait été un tremplin, un bac à sable. Mais les univers des autres appartenaient à leurs propriétaires et obéissaient à leurs lois. Bien qu'indispensables à son évolution, ces univers étaient finis. Les siens étaient sans limites. Au sein de ces mondes, il n'était qu'un invité sous le toit d'un autre. Mais s'il franchissait le seuil de sa propre création, il pouvait bâtir mille mondes, abritant chacun mille contrées, des lieux où personne ne pourrait lui reprocher de vivre sa vie de travers.

Le week-end s'acheva, comme toujours, dans l'obscurité. À quatre heures du matin le lundi, bien avant que le soleil ne fende l'horizon, son réveil sonna. Il s'habilla dans l'appartement silencieux et se faufila dehors, marchant dix minutes jusqu'à l'arrêt de bus. Les réverbères étiraient de longues ombres solitaires.

Le seul autre repère de l'arrêt de bus était le long et imposant mur du Cimetière de Bruxelles. L'air était froid et immobile. Ici, le silence n'avait rien de paisible comme dans sa chambre ; il était pesant, chargé de non-dits. Chaque semaine, la même morosité. Expulsé de la seule vie qu'il voulait qualifier de réelle et renvoyé à la réalité. De retour à l'internat avec les bonnes sœurs et les prières, où aucun repli n'était possible, aucun recoin qu'il pouvait faire sien. Alors qu'il se tenait là, à ruminer de sombres pensées, son imagination, nourrie de mille récits étranges, se mit à peupler les ténèbres au-delà du mur du cimetière. Parfois, avoir une imagination débordante, ça craignait grave.

Ignorant les silhouettes squelettiques qui rampaient sans doute vers lui — et qui n'étaient absolument pas les branches dénudées de l'automne —, Gabriel croisa les bras autour de lui pour se protéger du froid.

Image

Parfois, près de trois décennies plus tard, je retourne encore sur Mon Papyrus via la Wayback Machine. La moitié des pages ne s'affichent pas. Les images ont disparu, les bordures sont désalignées, les hyperliens ne mènent nulle part. Pourtant, le squelette demeure — cette même mise en page en bleu sur fond noir que j'avais conçue sous Namo WebEditor, tout en biseaux et ombres portées, le comble de la fierté de la fin des années 90. Je parcours le site tel un visiteur dans un temple en ruine, souriant de mes propres excès de ferveur. Tout était too much à l'époque : les polices, les rêves, la soif d'exister aux yeux du monde.

Et les gens m'ont vu. Seulement… pas de la manière dont j'estimais mériter d'être vu. Aucun éditeur ne se battait en duel devant ma porte pour avoir le droit de se prélasser sous la lumière de mon génie. Pas de hordes d'admirateurs, de filles énamourées jetant leurs sous-vêtements sur mon passage. Oh, qu'est-ce que tu attends d'un adolescent presque aussi imbu de lui-même que son corps était submergé d'hormones ?

Bien sûr, à l'époque, je devais encore apprendre qu'être un lecteur avide et capable d'aligner deux phrases ne fait pas de toi un grand écrivain. Outre cette fille en Australie, d'autres personnes m'ont adressé des éloges qui m'ont poussé à en vouloir toujours plus. Ceci dit, au-delà des louanges, entendre comment tes mots avaient pu toucher quelqu'un créait un lien… quelque chose de — tu pardonneras le mélodrame — transcendant. Il y avait cette femme en France, par exemple, qui m'avait écrit un e-mail pour me dire que l'une de mes histoires l'avait émue et qu'un passage en particulier resterait en elle ad vitam aeternam. Je ne me rappelle ni du jour, ni de l'histoire, ni même du passage. Mais je me souviens de l'instant. Je me souviens d'elle, et du fait qu'elle avait conclu d'un simple « Merci ». Ce seul message s'est logé sous ma peau plus profondément que n'importe quelle critique ou n'importe quel compliment depuis lors. Une inconnue avait lu quelque chose que j'avais créé et avait été suffisamment touchée pour faire la démarche de m'écrire. On n'oublie pas ce genre d'écho. La preuve : me voilà en train d'en parler.

Je ne pense pas que Mon Papyrus n'ait été qu'un refuge. C'était la première déclaration d'intention, même si je ne savais pas encore ce que je déclarais. Derrière ces graphismes médiocres se cachait une liberté que je n'ai jamais appréciée sur le moment. Une liberté, en fait, que je n'ai reconnue comme telle que bien plus tard. Combien de temps plus tard ? Beaucoup trop. Il m'a fallu des décennies à tourner en rond comme un chien qui court après sa queue et à affronter ma chose la plus difficile avant de pouvoir enfin m'en rendre compte. Une multitude de « pourquoi » ont contribué à cette perte, mais le seul qui compte, c'est que je l'ai laissée se produire. Ce n'est pas de la pure autoflagellation ; c'est un simple constat. Quelque chose a poussé, et j'ai cédé.

J'aimerais avoir conservé cette ouverture vers le monde, cette volonté de me dénuder… au bon sens du terme, évidemment. Le frisson de publier des pensées inachevées me manque, tout comme cette conscience qu'il existe une différence entre le bon, le formidable et le parfait. Quelque part entre l'adolescence et l'âge adulte, je me suis mis à chercher la perfection dans mon écriture, et de là est née cette soif paralysante d'écrire pour la reconnaissance plutôt que pour l'émotion ou l'expression. Cette vérité, quand elle te tombe dessus, fait mal. Super mal. Tu réalises que tu t'es trahi et enchaîné toi-même. Pire encore, tu sais que tu étais seul à être l'accusateur, le flic, le juge, le juré et le bourreau. Alors oui. Ça fait vachement chier.

Ne t'apitoies pas trop sur mon sort. Ceci n'est pas une plainte, mon ami(e). C'est une célébration parce que… eh bien, aussi douloureux que cela puisse être, comprendre ce qui m'a freiné pendant si longtemps m'a rendu cette liberté perdue. Ce n'est plus un obstacle, plus une pierre invisible tapie là pour casser ma houe. Désormais, je peux la contempler sereinement, tout là-bas au loin. Derrière moi.

Alors oui, Mon Papyrus a disparu. Pourtant, il subsiste. Que ce soit sous la forme de lignes de code mort et de liens brisés, sous la forme d'un souvenir niché chez quelqu'un qui a un jour lu quelque chose qui lui a parlé, ou comme mon propre souvenir, preuve que j'ai eu autrefois l'audace de me tenir debout et de m'offrir au monde entier, il est là. Merci, Mon Papyrus. Plus qu'un refuge secret, tu as été ce lieu sacré où j'ai pour la première fois exploré, reconnu et exprimé qui j'étais.

Un écrivain.

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