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Une cendre dans un blizzardChapterEVERYONE

L’arbre qui pleurait du lait

Chapitre 06

L’arbre qui pleurait du lait

Minerai — décembre 1995 — Mushubati, Rwanda

Le soleil n’avait pas encore percé l’horizon et seuls les coqs les plus audacieux avaient entamé leur chant lorsque Gabriel se réveilla. Les yeux hermétiquement clos, empli d’espoir, il glissa la main sous ses fesses et poussa un soupir de soulagement lorsqu’elle revint sèche.

Il sortit de la chambre en enjambant Nonori, toujours endormie sur son matelas à côté du sien. Mama était partie depuis trois jours. Malgré tout ce qui s’était passé, personne ne lui disait quoi que ce soit. C’était un enfant, même si cette notion n’existait plus vraiment. Ou bien cela faisait quatre jours aujourd’hui ?

Gabriel gagna le couloir et s’immobilisa, à l’écoute du silence. À sa gauche, la cour en béton était sombre, mais cela ne voulait pas dire grand-chose. Le soleil pouvait se lever en quelques minutes. Il refusait de tourner à droite, vers la pièce où Papa reposait. Pour toujours, désormais. Il imaginait la couche de ciment coulée après l’enterrement de Papa étirer ses doigts froids, si froids, jusqu’ici pour venir lui glacer la plante des pieds. Les six derniers mois semblaient tantôt dater d’hier, tantôt d’une éternité. Peu importait, de toute façon. C’était fait. Avec une poignée de terre, Gabriel avait enterré Papa. Tout le monde l’avait dit, comme si c’était une bonne chose. Ils avaient semblé si fiers, surtout Mama, comme s’il avait accompli quelque chose d’important. Pour Gabriel, cela avait sonné comme une accusation. Mais certaines choses ne se disaient tout simplement pas.

Dès qu’il avait vu la surface lisse, régulière et plane du ciment, tandis qu’il la regardait sécher par plaques aléatoires au fil des jours, passant d’une nuance de gris à une autre, d’abord ardoise mouillée, puis sombre et fumé, et enfin gris crayeux, la question avait envahi son esprit. Bien que Gabriel s’efforçât de l’ignorer, elle avait refusé de le lâcher. Pourquoi du ciment ? Même s’il n’avait pas eu beaucoup trop peur de cette pièce pour aller voir de plus près, qu’y chercherait-il ? Il supposait qu’il pouvait toujours demander. Mais certaines questions ne se posaient tout simplement pas.

L’aube dessinait un rectangle de lumière au bout du couloir, découpant une silhouette à sa base. Son cœur fit un bond, puis il reconnut la silhouette. Il connaissait la cambrure de ce dos, contre lequel il avait passé plus de temps que n’importe quel autre enfant. Mama était revenue. Peut-être aurait-il dû se demander pourquoi elle était assise là, seule dans le noir, ou même reconnaître le tremblement révélateur de ses épaules. Ce ne fut pas le cas.

« Mama ? »

La tête de Mama pivota brusquement vers Gabriel et, l’espace d’un instant, ses yeux prirent un aspect hagard, égaré, comme si elle s’attendait à voir une baïonnette plutôt que son fils de dix ans. Puis, lentement, la lucidité lui revint et l’épuisement reprit le dessus, avant que l’agacement ne le chasse.

« Pourquoi es-tu debout, mon enfant ? » dit Mama, de ce ton qu’avaient les adultes lorsqu’ils n’attendaient ni ne désiraient vraiment de réponse. « Viens t’asseoir à côté de moi. » Comme pour appuyer son propos, elle tapota la marche en ciment à ses côtés.

Gabriel bâilla et fit ce que Mama demandait. « Où étais-tu ? » demanda-t-il.

Elle ne répondit pas, même lorsqu’elle prit la parole. « Écoute-moi, Gabriel. » Sa voix était basse, pressante. « Ce soir, nous partons. »

Gabriel cligna des yeux, encore engourdi de sommeil. « Partir ? »

« Nous allons rendre visite à ton frère. »

Les mots restèrent suspendus dans l’air, impossibles à mesurer, comme un éléphant coincé dans une petite pièce. Gabriel comprenait, mais il lui manquait le contexte et les concepts nécessaires pour saisir pleinement l’idée. Son grand frère avait réussi à atteindre Uburayi, de l’autre côté de l’océan, la Belgique, le pays où vivaient les Blancs. Quelques mois plus tôt à peine, Gabriel n’était même pas convaincu qu’ils existaient vraiment, et voilà qu’il allait les voir. Il y avait bien eu les soldats, bien sûr, mais pour Gabriel, les soldats et les policiers étaient des idées, des concepts, des agents du chaos qui le terrifiaient. Pas des personnes.

Gabriel s’imagina en train de l’annoncer à Jaguar. Il visualisa le visage de son meilleur ami en l’apprenant. Il les voyait déjà tous les deux courir de maison en maison pour l’annoncer à tout le monde, car une chose aussi énorme ne pouvait appartenir à une seule personne. Mais tout avait changé, désormais. Plus personne ne regardait Gabriel avec un regard bienveillant. Tous étaient pleins de suspicion.

Gabriel leva les yeux vers Mama, sur le point de demander à qui il pouvait le dire, mais presque aussitôt, Mama sembla regretter d’avoir parlé. Ses lèvres perdirent leur couleur, et elle se pencha si près qu’elle l’enveloppa de son odeur de savon, de lotion pour le corps et de sueur propre. Autrefois, c’était le parfum que Gabriel préférait au monde. Il le baignait de chaleur et de sécurité. À présent, c’était une odeur. Rien de plus.

La voix de Mama retomba en un sifflement aussi fin qu’une lame de rasoir. « Si tu dis un seul mot de tout ça, ne serait-ce qu’un murmure, Gabriel, même… » Mama s’interrompit, laissa échapper une respiration saccadée, puis pinça les lèvres. « Tu n’es plus un enfant, maintenant. Tu comprends ce qui arrivera s’ils nous attrapent ? »

Bien sûr qu’il le savait. Parfois, il avait l’impression que, depuis un an environ, il n’y avait rien eu d’autre que le savoir, bien que l’école ait été fermée. Trop de choses. Voilà ce qu’il avait su, vu, ressenti. Beaucoup trop de choses. Dans le ciel de l’aube, le soleil franchissait maintenant la crête, peignant la cour en béton d’une lumière jaune crème.

Enfin, le regard de Mama, songeur, scrutateur, peut-être même accusateur, quitta le visage de Gabriel tandis qu’elle se tournait vers le soleil matinal et fermait les yeux. « Ne va nulle part aujourd’hui. »

L’ordre ne surprit pas Gabriel. « Mais je dois retrouver Jaguar. »

Mama prit une inspiration. Gabriel s’attendit à ce qu’elle le lui interdise. Il devrait alors partir sans dire au revoir à son ami, ou risquer de désobéir et d’en subir les conséquences.

Mais elle marqua une pause, la tête penchée un instant. Le silence s’étira, empli du son lointain d’une radio, du chant d’un coq, des bruits ordinaires d’un village qui essayait de faire semblant d’être encore un village. Puis elle baissa les yeux vers lui.

« Tu ne dois rien lui dire », lâcha-t-elle enfin. « Pas un mot. » Elle secoua la tête, comme en plein débat avec elle-même. « Tu comprends, Gabriel ? Pas même à Jaguar. »

Gabriel répondit que oui, qu’il ne dirait rien. À cet instant précis, pourtant, devant la perspective d’une dernière virée avec son meilleur ami, où ils feraient semblant que tout était encore comme avant, qu‘ils étaient toujours les mêmes, Gabriel aurait juré n’importe quoi.

La chaleur de l’après-midi s’était atténuée lorsque Jaguar et Gabriel, après avoir passé le plus clair de la journée à échafauder et remanier des plans, abandonnèrent la partie. Gabriel ne se rappelait plus quand cette activité récurrente avait commencé, ni combien d’après-midis et de stratagèmes ils avaient sacrifiés dans leur quête pour attraper des martinets. La rumeur disait que si un garçon attrapait un martinet et qu’il sautait par-dessus l’élue de son cœur, l’oiseau entre les doigts, elle tomberait éperdument amoureuse de lui. Bien sûr, aucun des deux n’avait envisagé que, peut-être, trouver une fille prête à les laisser lui sauter par-dessus, oiseau en main, se révélerait un poil plus ardu que d’attraper ledit oiseau. Quoi qu’il en soit, les futures envoûtées n’avaient pas à s’inquiéter. Jusqu’ici, le palmarès des garçons était désastreux, et aujourd’hui n’allait pas faire exception. Les fichus oiseaux étaient beaucoup trop rapides, après tout.

Comme pour se moquer d’eux, des ailes rapides fendirent l’air de l’après-midi, silhouettes floues noires et blanches plongeant au ras des broussailles avant de s’élancer dans le ciel bleu, à jamais hors de portée de deux garçons qui couraient à perdre haleine, les mains avides tendues en coupe.

Vaincus, ils firent demi-tour et partirent dans la direction opposée à la volée d’oiseaux, remontant la colline vers le verger de goyaviers près du chemin de terre qui menait à l’école publique. Gabriel et Jaguar partageaient ce genre d’amitié où peu de mots étaient nécessaires, et ce ne fut pas une surprise lorsqu’ils se tournèrent l’un vers l’autre en apercevant le verger. Le vieil homme grincheux qui en était propriétaire l’avait clôturé, préférant laisser les fruits tomber et pourrir plutôt que de laisser les écoliers en cueillir.

La clôture de brindilles et de terre entourait sa propriété, mais comme les garçons arrivaient par l’arrière, il y avait une chance qu’il ne les remarque pas. Et si Gabriel, qui était plus grand, hissait Jaguar sur ses épaules, ils pourraient tout juste atteindre les fruits les plus bas, littéralement à portée de main. De toute façon, d’ici, ils n’avaient guère d’autre choix que de longer la clôture pour rejoindre le sentier, le seul qui serpentait sur la colline, depuis la rivière en contrebas jusqu’au cimetière au sommet de la montagne.

Quelques instants après s’être engagés sur l’étroit sentier à peine visible, coincé entre la clôture de terre à leur droite et d’épaisses broussailles infestées d’orties de l’autre côté, le vieil homme franchit une brèche dans le mur de terre en traînant sa jambe droite tordue, comme pour les accueillir. Il ne dit rien et ne s’approcha pas davantage. Il appuyait l’essentiel de son poids sur sa gauche, sur une canne en bois si sombre qu’elle était presque noire et si vieille qu’elle luisait comme si elle était vernie. Dans sa main droite, il serrait une machette rouillée, ses doigts s’ouvrant et se refermant autour du manche tandis qu’il observait les garçons.

Quand les garçons passèrent devant lui, si près que Gabriel distingua les différents anneaux de la tache sur sa chemise kaki, Jaguar d’abord, puis Gabriel, lui adressèrent une salutation polie et formelle. Bien évidemment. Ils n’étaient pas des sauvages, après tout. Le vieil homme leur rendit leur salut, bien sûr, mais cela ne signifiait rien. Même son sourire, large, dents visibles, découvrant l’absence de ses incisives, les yeux plissés comme s’il était sincère, pouvait être une menace tout autant qu’une simple marque de politesse. Une fois passés, les deux garçons se retournèrent, faisant face à la direction d’où ils venaient, et avancèrent à reculons sans jamais quitter des yeux ni le vieil homme ni sa machette, jusqu’à ce qu’un coude autour de sa propriété le dérobe à leur vue. Toute idée de se gaver de goyaves juteuses était, depuis bien longtemps, oubliée.

Dès qu’ils ne purent plus voir le vieil homme, tous deux firent volte-face et détalèrent comme des possédés, sans savoir qui suivait qui. Ils ne s’arrêtèrent qu’en atteignant le chemin plus large qui montait la colline et, même là, ils ne ralentirent que lorsque la pente eut raison d’eux.

Ils dérivèrent vers le champ en friche où rien ne poussait, hormis des herbes hautes jusqu’à la taille, une mosaïque de fleurs sauvages éparses et des euphorbes géantes. Les branches en candélabre s’élevaient vers le ciel, épaisses et sans feuilles, leur peau verte et charnue exposée sous le soleil.

Gabriel choisit une pierre parmi celles éparpillées à ses pieds, en testa le poids dans sa paume et la lança. Le caillou frappa avec un bruit sourd et feutré, laissant derrière lui une meurtrissure d’un vert plus sombre. Quelques instants plus tard, une perle de sève laiteuse s’échappa de la blessure, puis une autre, jusqu’à ce qu’une fine larme coule le long de la peau pâle de l’arbre.

Jaguar lança à son tour. Sa pierre claqua contre une branche plus haute ; une autre traînée laiteuse entama sa lente progression empoisonnée. Ils fouillèrent la terre à la recherche de munitions, pouffant de rire lorsque, de temps à autre, leur quête faisait bondir une douzaine de grillons avant que ceux-ci ne reprennent leurs chants. Hormis les rires occasionnels et l’orchestre d’insectes, les garçons profitaient de la compagnie l’un de l’autre en silence, lançant leurs pierres à un rythme régulier et décontracté.

Depuis que Gabriel et sa famille étaient revenus au village, leurs journées n’étaient que des variations de ce jeu, un pas prudent autour d’un fossé béant. Jaguar et lui avaient contourné ces terribles mois de séparation de l’année précédente à pas mesurés, repoussant les mots du bout du pied pour les laisser là où ils gisaient. Même les séquelles, ils les maniaient avec précaution, comme un secret qu’on ne pourrait plus jamais ravaler une fois répandu. Ils contournaient les toits brûlés et le silence dans les enclos familiaux comme si les nommer risquait de faire remonter le sang de la terre. Et jamais, selon un pacte tacite qu’ils n’avaient jamais conclu, aucun des deux ne partagea ce qu’il avait vu, fait, manqué de faire ou subi.

Gabriel soupesa un caillou lisse, le faisant tourner entre son pouce et son index. « J’ai trouvé Mama en train de pleurer ce matin », dit-il.

« Pourquoi ? » Jaguar, dont Gabriel venait d’interrompre le geste, relâcha ses épaules, arma son bras et fit voler sa pierre.

Gabriel haussa les épaules, jeta son caillou, manqua sa cible. « Le bruit a dû la réveiller. » Que Mama ait été absente était un autre secret que Gabriel ne devait pas révéler. Il marqua une pause, ramassa un autre caillou en se demandant s’il avait raconté cet épisode-là à Jaguar, et haussa de nouveau les épaules. « Les pierres, la nuit dernière. »

Une fois de plus, le bras de Jaguar se figea en plein élan. Ses épaules se bloquèrent. Il fixa la larme blanche sur l’écorce, la mâchoire crispée. Tandis qu’il feignait de regarder la sève s’étirer et sécher, Gabriel avait les yeux rivés sur son meilleur ami.

Il aurait voulu en vouloir à Jaguar. Ils s’étaient toujours tout dit. Avant. Enfin, pas tout, mais autant qu’on le leur permettait. Autant qu’ils pouvaient se le permettre en bravant leurs parents. Maintenant, des gens jetaient des pierres sur la maison de Gabriel au milieu de la nuit, cognaient contre le portail en fer, hurlaient comme des loups. Et Jaguar savait quelque chose. Peut-être même qui c’était.

Son propre secret pesait contre ses dents, la voix de Mama résonnant encore à ses oreilles : pas un mot, pas même à Jaguar. Il ravala le goût amer de sa propre tromperie.

Quand il baissa les yeux, une pierre attira son regard, de la couleur d’une tempête de poussière, avec des anneaux et des éclats incrustés sous une couche lustrée.

Il la brandit. « Revenons ici », dit-il avant de pouvoir se retenir. « On trouvera chacun dix cailloux à jeter sur cet arbre. » Il pointa du doigt l’arbre qu’ils avaient bombardé, où des cicatrices plus anciennes témoignaient de leurs parties précédentes. « Le premier qui fait toucher la sève au sol gagne. »

« Demain ? » La voix de Jaguar tremblait d’émotion et Gabriel savait que s’il croisait le regard de son ami, il déballerait tout.

« Hum-hum », dit-il en évitant délibérément de regarder Jaguar. « Demain. »

Alors qu’il jetait un dernier regard sur les arbres, tous verts, massifs et pourtant fragiles, leurs bras en candélabre levés vers les cieux comme en supplication, une question lui vint à l’esprit. Venait-il de mentir à son ami ? Après tout, il n’avait pas promis de le retrouver ici. Si ? Est-ce que cela importait-il ? Oui. Oui, bien sûr que c’était important. Après tout, Gabriel savait que c’était la fin.

Pour eux, demain ne viendrait jamais.

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Il y a quelques mois, je disais à mes enfants de se préparer parce que nous allions voir Mamie, leur grand-mère.

Ma fille, en train d’enfiler ses chaussures, m’a interpellé : « Papa, pourquoi tu n’appelles jamais Mamie “Mama” ? Tu sais que c’est ta mère, pas vrai ? » Oui, elle l’a vraiment formulé exactement comme ça.

Je lui ai dit la vérité telle que je la connaissais alors. Je n’en savais rien. Juste une de ces choses qui se développent avec le temps. Mais après coup, mon cerveau s’est mis au travail. Une fois le calcul terminé, je me suis rendu compte que je ne me souvenais plus de la dernière fois où j’avais appelé Mama… eh bien, Mama. À un moment donné, elle était devenue Mucyecuru, l’équivalent féminin de Muzehe. Puis, plus tard, Mamie.

Cette question ne m’a jamais vraiment quitté. Aujourd’hui encore, je continue de me heurter la tête contre elle. Cela me rend triste, et pourtant je n’arrive pas à mettre des mots sur le pourquoi. Cela m’a aussi fait, et me fait toujours, penser au peu d’affection que Mama nous avait témoignée, à mes frères et sœurs et à moi. Pas un manque d’amour, ceci dit. De cela, nous n’avons jamais manqué.

Mais, par exemple, je voulais comprendre pourquoi Mama ne m’avait jamais dit qu’elle m’aimait. Ou, si elle l’a fait, je ne me souviens pas quand. Et ce, tiens-toi bien, alors que je l’avais entendue dire à d’autres personnes qu’elle les aimait, qu’elle m’avait répété combien elle aimait telle ou telle personne, et que je savais sans l’ombre d’un doute qu’elle m’aimait, vraiment.

Cela peut sembler anodin pour quelqu’un qui se sent pleinement en accord avec soi-même, mais ouvrir certaines de ces portes ne m’a été possible qu’une fois confronté à mon épreuve la plus difficile. Cela impliquait de m’accorder le droit de ne pas être parfaitement cohérent en permanence. On avait le droit d’aimer quelqu’un et de lui en vouloir en même temps. J’aimais et admirais Mama tellement, et pendant si longtemps, que j’osais à peine laisser le moindre sentiment discordant remonter à la surface. Comment l’aurais-je pu ? Je ne pouvais tout de même pas me montrer ingrat au point de cracher au visage de tous ses sacrifices ? Le fait qu’elle ait encouragé ces reproches est l’une des raisons pour lesquelles je lui en voulais. Le fait que je comprenne désormais qu’elle aussi était le produit de son environnement, de ses circonstances, et que tout ce qui te blesse n’est pas un crime pour lequel il faut réclamer justice, me prouve que je suis sur la bonne voie.

La culpabilité était souvent l’issue à laquelle je m’attendais au terme d’une conversation avec Mama. En parler à quelqu’un d’autre aurait été kwiha amenyo ya rubanda. Se ridiculiser, en gros, bien que cette traduction perde une grande part de la richesse contenue dans l’expression. S’offrir aux dents des étrangers. Se livrer à des bouches grandes ouvertes, sans doute en attente de quelque chose d’assez tendre à se mettre sous la dent.

Vois-tu, cher ami, le kinyarwanda est une langue à plusieurs couches. Toutes les langues parlées s’appuient, dans une certaine mesure, sur des signaux non verbaux, mais le kinyarwanda et son cousin, le kirundi, portent cette pratique à un tout autre niveau. Je me souviens que mes amis de l’armée se moquaient de moi chaque fois que je prenais un appel téléphonique en leur présence : « Comment peux-tu tenir toute une conversation sans rien dire d’autre que des “hmmm”, des “eeh” et encore des “mhhh” ? »

Ce qui, bien sûr, m’amène à Michela Wrong.

Je me souviens de ma perplexité en lisant l’introduction de son livre Assassins sans frontières. Mais pour qui se prend donc cette femme ? Pourquoi une dame britannique oserait-elle écrire de telles choses sur le Rwanda ? Pourquoi éprouve-t-elle le besoin de rabaisser, d’humilier, de déverser de telles horreurs sur ma culture ? Bon sang. J’étais rempli d’une indignation si délicieusement doucereuse.

Défi accepté, Michela, me suis-je dit en posant du papier et un stylo devant moi, bien décidé à me plonger dans des recherches pour prouver, une bonne fois pour toutes, en quoi Wrong avait absolument tort. Jeu de mots tout à fait intentionnel, évidemment. Tu ne pensais tout de même pas que je raterais une occasion pareille ?

Bien que ce ne soit pas la toute première ligne de son livre, « Au Rwanda, le mensonge est un art » arrive si tôt dans l’introduction que cela revient au même. Wrong attribue cette formule à un successeur de l’un des Premiers ministres du Rwanda, qui la lui aurait confiée dans le hall d’un hôtel bruxellois.

La citation suivante, « De tous les menteurs d’Afrique, je crois que le peuple du Ruanda est de loin le plus accompli », Wrong l’attribue à Ewart Grogan, qu’elle décrit comme un aventurier anglais. Mes propres recherches m’ont esquissé de lui un portrait bien moins flatteur : celui d’un colonialiste et d’un raciste. Enfin, les deux vont souvent de pair, n’est-ce pas ? Pour être tout à fait juste envers Wrong, cependant, je doute qu’elle ait voulu redorer son blason. Si elle l’avait voulu, je soupçonne qu’elle aurait choisi une citation bien moins révélatrice du personnage que mes recherches ont mis au jour. Bref. Quel qu’ait été son caractère, aux dernières nouvelles, être un sale type n’empêche pas nécessairement d’avoir raison. Et, en fin de compte, je reconnais suffisamment de choses dans ce qu’il dit pour ne pas vouloir jeter le bébé avec l’eau du bain, aussi nauséabonde soit l’eau.

Puis vient : « Les Rwandais sont des menteurs et cela fait partie de leur culture. Dès l’enfance, on leur apprend à ne pas dire la vérité, surtout si elle peut leur nuire. » Wrong attribue ces mots à Agathe Uwilingiyimana, la Première ministre mentionnée plus haut, dont le successeur est l’auteur de la première citation.

Alors que je cherchais à réfuter ce que je considérais, à l’époque, comme une attaque de Wrong contre la culture rwandaise, je suis tombé sur la citation suivante. Bien qu’elle fût pertinente pour le propos de Wrong, celle-ci ne l’a pas incluse dans son livre, malgré ses multiples mentions de la militante des droits de l’Homme, Alison Des Forges, la personne qui a popularisé cette citation.

« Un message est transmis à beaucoup, mais ceux qui sont censés comprendre comprennent. »

Tu vois, cher ami, plus je plongeais dans ces citations, plus quelque chose me dérangeait. Qu’est-ce qui me dérangeait ? Eh bien, c’étaient des choses qui me déplaisaient. Je n’aimais pas les généralisations grossières, larges au point d’être imprudentes. Je n’aimais pas que ces citations, bien que sur la bonne voie, manquent de saisir pleinement la signification de ce à quoi elles faisaient référence. Et je n’aimais pas le fait que je pouvais faire cette distinction. Cela voulait dire que j’étais suffisamment en phase avec les particularités culturelles pour percevoir cette subtilité. Au-delà de ceci, je devais admettre ce que je reconnaissais de moi-même, de mon expérience, dans ces paroles ou dans les espaces cachés derrière les mots.

Comme Gabriel et Jaguar dans leur quête pour attraper des martinets, j’avais échoué. Cela ne fait pas du Rwanda la capitale mondiale du mensonge, mais il était temps pour moi d’abandonner mon procès contre Michela Wrong et de chercher ailleurs la source de mes frustrations.

Alors, qu’est-ce que je reconnaissais exactement ?

Le fil conducteur que je vois courir à travers ces citations et ce proverbe ne relève pas exactement du mensonge, mais de la tromperie. De l’inauthenticité. Tu te dis peut-être qu’il n’y a pas de différence, mais permets-moi de ne pas être d’accord. Tous les mensonges sont des tromperies, mais toutes les tromperies ne sont pas des mensonges. Ce qui me ramène au proverbe. Regardons-y de plus près.

Un message est transmis à beaucoup, mais ceux qui sont censés comprendre comprennent.

Autant j’aurais aimé qu’il me soit étranger, indéchiffrable, autant il ne l’est pas. Il est en réalité assez limpide. Ou, du moins, il l’est pour moi, et je soupçonne qu’il le sera pour bon nombre de Rwandais et de Burundais. Ce que j’entends dans ce proverbe, c’est une célébration de l’usage — que dis-je, de la maîtrise — du double langage, un talent qui, il est vrai, est prisé dans ma propre culture, probablement la chose que j’y déteste le plus. Et ne t’y méprends pas, j’adore la plupart des autres facettes de la culture rwandaise. Mais t’est-il déjà arrivé d’être avec un nouveau groupe d’amis lorsqu’ils disent quelque chose d’énigmatique et que tu sais quand même qu’ils parlent de toi ? Ce proverbe, c’est ce sentiment précis, codifié, et transformé en une jolie petite pépite à lâcher chaque fois qu’on veut susciter un malaise sans égal.

Je ne peux pas m’attribuer le mérite de la petite histoire suivante. Mon cousin l’a racontée lors de notre dernière réunion de famille. Elle nous a tous fait mourir de rire, et il m’a donné la permission de la reproduire ici, même s’il lui rend bien plus justice que je ne pourrai jamais le faire.

La famille de ma grand-mère maternelle faisait partie de l’aristocratie locale de notre village, si bien que les dames âgées des foyers environnants se réunissaient chez elle pour faire des commérages, échanger des nouvelles et troquer des recettes. Elle avait des chiens, dont un vieux qui aimait toujours se coucher à ses pieds et se prélasser au soleil.

D’ordinaire, lâcher un gaz est source de honte, et la bienséance veut que l’on feigne de n’avoir aucune idée de qui en est responsable, surtout lorsqu’il s’agit de soi, tandis que tous les autres souffrent dans un silence gêné jusqu’à ce que le moment passe. Dans le récit de mon cousin, cependant, faire semblant ne faisait pas partie des options au menu. Chaque fois que l’une de ces vieilles dames en laissait échapper un, elle donnait aussitôt un coup de pied au pauvre chien et le maudissait, en prenant bien soin de se lamenter sur le fait que les pets de chien étaient, naturellement, les pires de tous. Bien sûr, plus vigoureusement on blâmait le chien, plus la diversion s’avérait efficace.

La légende raconte que dès que les vieilles dames formaient une file indienne au portail, le chien se mettait à trembler comme un vieux Nokia 3310 en mode vibreur. À la longue, le pauvre animal devint si traumatisé qu’au moindre bruit pas net ou à la moindre odeur suspecte, il bondissait sur ses pattes, les oreilles dressées, aboyait un coup et détalait vers les collines.

Je me rends compte que j’ai formulé pas mal d’affirmations sur la culture burundaise, principalement en l’associant étroitement à celle du Rwanda. Si je peux revendiquer le droit de décrire ma propre culture dans les termes qui me semblent justes, parce que cela s’appuie sur toute une vie d’appartenance à ladite culture, il n’en va pas de même pour le Burundi. C’est pourquoi je me sens obligé de souligner l’histoire commune du Rwanda et du Burundi. Les deux pays étaient autrefois des royaumes des Grands Lacs avant l’avènement du colonialisme. D’abord l’Allemagne, puis la Belgique administrèrent ces colonies, cette dernière sous le nom de Ruanda-Urundi, jusqu’à leur indépendance, la même année, en 1962. Ils partagent même les mêmes groupes ethniques, sous les mêmes noms, et les mêmes fractures historiques. Tout cela devait, bien sûr, culminer dans une tragédie commune lorsque l’avion transportant les présidents rwandais et burundais de l’époque fut abattu. Cet événement d’avril 1994 déboucha sur un génocide effroyable pour l’un des pays et sur une guerre civile de plusieurs décennies pour l’autre.

Voilà. Leçon d’histoire terminée, et elle n’était pas trop douloureuse, n’est-ce pas ? Bref, je conçois que l’histoire politique ne suffise pas à te convaincre. Que dirais-tu d’une histoire plus personnelle ? Comme je l’ai déjà expliqué dans « Le Blanc », j’ai autrefois fréquenté une femme burundaise. Il va sans dire que je ne prétends pas que fréquenter une Burundaise, quelle que soit la durée de la relation, me donne un quelconque droit sur sa culture. Valérie et moi vivions ensemble à l’époque, toutefois, et un couple d’amis présents ce jour-là étaient eux aussi burundais. Voilà. Le décor est planté.

Une autre femme, une amie de Valérie, avait l’habitude de boire jusqu’au blackout, puis de s’effondrer ivre morte sur le canapé du salon. Cela m’agaçait au plus haut point, d’autant plus qu’il y avait largement la place pour cuver ailleurs et que nous avions des enfants en bas âge qui finiraient par se réveiller et assister à ce spectacle. La fois suivante où je l’ai vue enchaîner verre après verre, nos deux amis étaient présents tandis que je m’en plaignais à Valérie, comme je le faisais toujours. Avait-elle, comme nous en avions convenu, parlé à son amie de cette fâcheuse habitude ? Valérie m’assura que oui. C’est donc ainsi que, tous les quatre, nous nous sommes lamentés sur tout, de sa consommation excessive d’alcool au fait qu’elle ignorait ce que Valérie disait être de multiples rappels quant au fait que ce squat de canapé en état d’ébriété me dérangeait profondément. Quelques heures plus tard, les enfants étaient au lit, il se faisait tard et le couple s’apprêtait à partir.

Un rapide coup d’œil au canapé confirma que — tu l’as deviné — elle était étalée de tout son long. Évanouie. Bon, écoute, aurais-je pu gérer les choses autrement ? Évidemment que oui. Ce n’est certainement pas l’un de mes moments dont je suis le plus fier. Valérie insistait sur le fait qu’il n’y avait rien d’autre à faire que d’attendre son réveil pour aborder le problème.

Naturellement, je l’ai réveillée et j’ai soulevé la question sur-le-champ. Avec douceur, au début. Mon intention était simplement d’établir un précédent, pas de traumatiser la pauvre femme. Je voulais qu’il soit bien clair qu’ignorer les demandes et s’évanouir sur le canapé ne passerait plus. Encore ensommeillée, la femme soutint que j’étais la seule personne que cela dérangeait, et marmonna quelque chose sur le fait qu’elle n’avait pas le courage d’affronter les escaliers pour monter dans sa chambre. Pris de court, je m’attendais à ce que quelqu’un d’autre dise quelque chose.

Personne ne pipa mot. Ce silence s’approcha à petits pas du bord de la falaise où ma patience ne tenait plus que par le bout de ses doigts conceptuels, et les piétina.

Sans plus prendre la peine de masquer la tension dans ma voix, j’ai dit que je doutais d’être le seul, mais que les autres étaient peut-être trop polis pour dire quelque chose. J’ai peut-être aussi suggéré qu’une femme adulte ne devrait pas avoir besoin qu’on lui réexplique sans cesse les règles élémentaires de savoir-vivre, surtout celles qu’un enfant de sept ans saurait respecter sans qu’on ait à le lui rappeler. Eh oui, il semblerait que nous avions dépassé le stade de la suggestion en douceur.

Sans surprise aucune, elle était désormais aussi pleinement réveillée que furieuse. Quoi qu’il en soit, elle me fusilla du regard, rejeta la légère couverture sous laquelle elle s’était blottie et partit en trombe, ou plutôt en titubant, se coucher. Ensuite, après quelques respirations pour faire redescendre ma propre température, j’ai demandé au couple, qui abondait dans mon sens un peu plus tôt, pourquoi ils n’avaient rien dit. Quand ils ont échangé des regards gênés, entrecoupés de coups d’œil vers une Valérie visiblement hors d’elle, je leur ai demandé s’ils pensaient, eux aussi, que j’aurais dû lui épargner ça et revenir sur le problème plus tard. Ils estimaient que je n’aurais pas dû le soulever du tout. Je leur ai rappelé que ce comportement les dérangeait autant que moi. On pouvait apparemment en discuter dans son dos, mais le lui dire en face, c’était aller trop loin.

Peut-être aurais-je dû laisser tomber à ce moment. Mais cela m’irritait vraiment. Je leur ai demandé s’ils voyaient en quoi cela pouvait passer pour de la duplicité. À leur décharge, ils ont reconnu que oui. Ils continuaient néanmoins de penser que la bonne chose à faire était de ne rien dire et de laisser Valérie gérer la situation selon les règles de leur amitié. Quand j’ai demandé pourquoi et comment cela pouvait bien être la meilleure solution, ils ont répondu que c’était la manière burundaise. J’ai le sentiment qu’ils auraient volontiers ajouté : et la manière rwandaise aussi, mais tu ne peux pas le savoir, n’est-ce pas, Monsieur Le Blanc ?

J’ai continué de me demander ce que toute cette dissimulation protégeait. Était-ce des réputations ? Des relations ? Le confort de ne jamais avoir à reconnaître ce que tout le monde savait déjà ? Dans « La perle rare », j’ai évoqué la façon dont notre capacité à repérer ce qui cloche nous a aidés à survivre. Comme tu as peut-être pu le remarquer, je suis plutôt obsédé par la psychologie évolutionniste. Je me demande si la tromperie, elle aussi, fait partie de ce kit de survie hérité. Dans L’Art de la guerre, Sun Tzu a placé la tromperie au cœur même dudit art. Certains de ces principes s’énoncent à peu près ainsi : Lorsqu’on est capable d’attaquer, il faut paraître incapable, Lorsqu’on se déplace ou qu’on se prépare, paraître inactif, ou encore Encourager l’excès de confiance, puis frapper quand l’ennemi est négligent ou désorganisé.

Des vieilles dames et du chien à Gabriel et Mama, de Michela Wrong à la femme ivre sur le canapé, et jusqu’aux stratagèmes de Sun Tzu, rien de tout cela ne vise à pointer du doigt, à accuser ou à justifier mon propre comportement. Pendant très longtemps, j’ai cru que si je comprenais pourquoi la dissimulation comptait tant, pourquoi la duplicité semblait être quelque chose à chérir, cela m’aiderait peut-être à aborder la question de savoir comment gérer les révélations lorsqu’il s’agirait de ma propre histoire. Spoiler alert : je n’ai toujours rien compris à tout cela, et ça ne m’a pas aidé du tout.

Mais lorsque nous ne parvenons pas à sympathiser avec un point de vue donné, je crois que c’est précisément là qu’il nous faut faire preuve d’empathie. J’avais coutume de penser que l’empathie allait simplement de soi : on en a ou on n’en a pas. Mais je ne suis plus d’accord avec celui que j’étais alors. Je n’ai pas pu atteindre mon objectif de réfuter Michela Wrong parce qu’il n’avait jamais été question d’elle. À vrai dire, il ne s’agissait pas non plus des différents sujets qu’elle citait, même si cela se rapprocherait davantage de la réalité. Non. La réponse, comme presque toujours, résidait à l’intérieur depuis le début. Il est douloureux de se regarder en face, les yeux grands ouverts, sans détourner le regard ni fermer les yeux pour imaginer autre chose. Cependant, j’ai découvert que si l’on lutte contre cette envie et qu’on regarde assez longtemps, on peut être agréablement surpris par ce que l’on voit.

Alors, les Rwandais et les Burundais sont-ils des menteurs ou non ? Auraient-ils détrôné les Targaryen, les Lannister et poignardé les Stark dans le dos pour remporter le Game of Thrones ? De toute évidence, rien n’est aussi simple que cela. Le mensonge perçu par les diverses personnes citées plus haut s’apparentait à ce qui se passe lorsqu’on cherche le mot parfait pour désigner quelque chose, qu’on interroge son cerveau, mais qu’on n’obtient en retour que des synonymes de moindre qualité. Ce n’est pas complètement inexact, mais cela ne rend pas justice à la chose. Je crois qu’il existe une composante des cultures rwandaise et burundaise qui érige véritablement le maniement de l’information au rang d’art. Le qualifier de simple mensonge ne lui rend pas justice non plus. Les mensonges ne sont qu’un outil parmi d’autres pour traiter l’information de la manière la plus efficace afin d’en extraire le maximum de valeur pour celui qui la manie. Il en va de même du secret. Des commérages. Tout comme du fait de savoir quoi dire à qui, quand et comment.

Par-dessus tout, cher ami, sois indulgent envers les personnes qui peuplent ces pages. Surtout Mama. N’oublie pas que tout ce que je considère comme la vérité est filtré par mon propre prisme, que je puise dans des événements parfois vieux de plusieurs décennies, parfois vécus durant une période de haute tension émotionnelle, et nous savons tous à quel point émotion et objectivité font bon ménage, n’est-ce pas ? Parfois, par souci d’authenticité, il m’arrive de dire des choses qui paraissent ou sont véritablement dures à son égard. J’ai jugé important de souligner et de mettre en lumière l’environnement dans lequel elle a grandi, évolué, et dont elle a été arrachée à un âge où se réinventer demande plus de courage que la plupart des gens n’en ont.

Mama était veuve depuis peu, encore en deuil, et essayait de sortir ses enfants d’une situation cauchemardesque. Cette nuit-là, elle allait partir avec moi tandis que ses autres enfants restaient sur place. Elle pensait que ce serait le premier de plusieurs voyages pour les faire sortir. M’imposer le silence faisait partie de ce qui nous permettrait de réussir ce premier départ.

Je comprends pourquoi elle avait besoin de mon silence. Je sais aussi combien il est devenu difficile, plus tard, de parler des choses qui font mal. Mais était-ce vraiment devenu trop difficile, ou bien attendais-je de Mama qu’elle honore un contrat dont elle ignorait l’existence même ? Avais-je adopté une nouvelle définition, plus belge, de ce qu’une mère devrait faire, pour exiger cela de Mama en plus de tout ce qu’elle devait déjà affronter ? Quelle règle disait que ces deux choses ne pouvaient pas être vraies à la fois ? L’amour, la gratitude et le ressentiment pouvaient tous coexister, même si j’avais du mal à donner une voix au ressentiment.

Tu trouveras peut-être Mama froide et distante par moments, et elle fut tout cela. Pourtant, je n’ai jamais douté de son amour pour moi. Et parce que je parle les deux langues, il m’a semblé important de traduire cette petite nuance.

Durant ma préadolescence et mon adolescence, si je disais quelque chose que je n’étais pas censé dire, Mama s’empressait toujours de me lancer : Ariko jya umenya ubwenge. Cela signifie quelque chose comme Il faut que tu sois plus malin. En grandissant, on m’a appris qu’exposer des affaires privées revenait à kuzimura, divulguer des secrets, ou à kujajwa, parler à tort et à travers, sans nécessité. Tiens, une ou deux fois, on m’a même accusé de gushyanuka, de me mêler d’affaires dont je n’avais pas à me mêler.

Cette histoire n’a jamais eu vocation à faire la morale, alors je m’en abstiendrai et dirai plutôt ceci. J’ai été enchaîné par le secret, par cette idée constamment martelée selon laquelle dévoiler mes affaires revenait à offrir quelque chose, une sorte d’arme mystique et souvent sans nom, à ceux qui me veulent du mal. Et, cher ami, j’en ai assez de me sentir inadéquat parce que je ne bascule pas, par défaut, dans le cynisme nihiliste. Je veux croire que quiconque prendra le temps de lire ces histoires y trouvera quelque chose qui aura de la valeur à ses yeux, quoi que ce soit. Si cela s’avère être un peu de Schadenfreude à mes dépens, et alors ?

Si leurs desseins sont plus sombres, je n’y peux rien de toute façon.

In fine, on doit se résoudre à l’idée qu’il y aura des moments inconfortables. Je ne les chercherai pas, mais comme je l’ai promis dans « L’écho des petites histoires », je ne me laisserai pas non plus réduire au silence ni censurer. Surtout pas par moi-même.

Tu vois, mon ami, certaines histoires sont des enfants, encore à naître, dotés d’une volonté propre. Elles exigent que tu les mettes au monde et leur donnes leur liberté. Jusqu’à ce que tu le fasses, elles te hanteront et te harcèleront comme des fantômes tenaces. Alors ne t’y trompe pas. Si une histoire exige d’être racontée, je la raconterai. Advienne que pourra.

Rappelle-toi qu’être prêt à partager ces moments ne rend pas la chose facile. J’ai, moi aussi, des choses cachées et auxquelles j’ai peur de toucher. Voici ce que je me demande chaque fois que quelque chose me paraît trop intime pour être partagé avec le monde.

Cela importe-t-il ?

Fais de cela ce que bon te semble.

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