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Une cendre dans un blizzardChapterEVERYONE

Coup de conte

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Chapitre 01 — Coup de conte

Ore — Décembre 1991, Mushubati, Rwanda

Le soleil de l'après-midi cognait sur la cour, féroce même pour la saison sèche. Sous la vaste frondaison du manguier, le garçon était assis en tailleur sur un coussin de fortune fait de feuilles et de hautes herbes. La tête inclinée vers le ciel, il savourait les rayons qui filtraient à travers les branches ondulantes pour venir caresser son visage. Une douce brise faisait bruisser les feuilles au-dessus de lui et apportait le murmure de voix venues des champs lointains. De là où il était assis, le mur couvert de crépi ocre de la maison familiale luisait, presque blanc sous la réverbération du soleil. La lumière était si intense que même la cour de terre battue entre l'arbre et la maison faisait mal aux yeux. Telle une pirogue flottant sur un océan de lait, le portail rouge bordeaux paraissait écarlate. Fermé mais non verrouillé, il oscillait avec un iiiiik au gré du vent qui le poussait d'un côté puis de l'autre.

Maigrelet et chétif pour ses six ans, Gabriel n'était que trop conscient de sa bouille adorable — ses grands yeux et son sourire désarmant qui poussaient ses sœurs à le choyer et son frère à lui flanquer une raclée à la moindre occasion. Il savait comment s'en servir comme d'une arme, mais son frère prendrait part aux négociations du jour, et toute tentative de faire le mignon lui vaudrait un exemple de qui aime bien châtie bien. Sans parent dans les parages pour fixer des limites, les choses risquaient de pencher bien plus du côté du châtiment que de l'amour. Gabriel décida donc d'exclure ses charmes naturels de sa stratégie de négociation du jour.

À côté de lui reposait une mangue verte à moitié mangée, saupoudrée de sel, dont le jus acide lui piquait les commissures des lèvres. Le fruit, encore vert, exhalait un parfum floral, promesse taquine du délice sucré qu'il aurait pu devenir. Le subtil parfum des arums, dissimulés dans le jardin fleuri de sa mère, se mêlait aux notes fruitées de la mangue.

Le véritable trésor reposait sur les genoux de Gabriel : un demi-pain doré et trapu à la croûte huileuse, plus frit que cuit au four, enveloppé dans un sachet en plastique transparent froissé. Son odeur à elle seule faisait gronder son estomac d'envie. Le pain était un mets rare, réservé uniquement aux invités de marque. Muzehe — le titre honorifique affectueux par lequel tout le monde l'appelait, de sa femme et ses enfants jusqu'aux bakozi — avait décrété que tout reste de pain revenait à Gabriel, et à lui seul. Un privilège de plus accordé au premier garçon né après une cascade de filles, l'enfant miracle qui s'était glissé juste avant que le corps de sa mère ne ferme ses portes pour de bon. Inutile de préciser que nul n'osait contester le décret du patriarche. Pourtant, au lieu de dévorer son droit de naissance, Gabriel croqua une fois de plus une bouchée de mangue acide. Il convoitait le pain, certes, mais il en comprenait la valeur et le serrait donc contre lui comme un roi gardant son trésor de guerre.

En face de Gabriel étaient assis Patrick et Chantal, que la famille et les amis appelaient Nonori. Tous deux fixaient le trésor entre ses mains. Au cours d'innombrables négociations passées, Nonori avait toujours proposé des conditions équitables. Pas Patrick. Gabriel se rappela qu'il devait toujours l'appeler Patrick. Jamais Nunu, à moins que son frère ne soit hors de portée de voix. Les coups de phalanges sur le crâne lui avaient inculqué cette leçon.

Il sortit du sachet toutes les tranches sauf deux, ignorant les miettes qui pleuvaient sur son short kaki tandis qu'il les comptait et les empilait avec le soin méticuleux d'un marchand chevronné. « Pour demain soir, dit-il en tendant la moitié de la pile à Nonori, et les quatre soirs suivants. Ça fait cinq soirs de payés. » Il donna le reste à Patrick et lécha les miettes collées à son pouce.

Le sourire narquois de Patrick s'étira lentement, délibérément, tandis que ses yeux se plissaient en deux fentes. Il laissa le silence s'étirer. « Deux tranches pour un conte », dit-il. Il pointa son index vers sa poitrine, puis vers Nonori. « Chacun. »

L'estomac de Gabriel se noua. Même le vent sembla se figer. Ce n'était pas le marché conclu. C'était de l'extorsion pure et simple.

« C'est pas juste », murmura-t-il, la lèvre tremblante. « La dernière fois, c'était deux soirs pour une tranche. »

De toutes les histoires de ses frères et sœurs, Gabriel préférait celles de Nonori. Vivantes et empreintes d'une douce magie, elles l'aspiraient dans le récit. Celles de Patrick, loin derrière en deuxième position, étaient bruyantes et chaotiques, comme une classe sans professeur, mais elles débordaient de digressions audacieuses et de rebondissements macabres qui lui auraient valu des coups de ceinture si Muzehe les avait un jour entendues. Bien sûr, Gabriel ne caftait jamais.

Gabriel se mordit la lèvre et ferma les yeux pour calmer sa respiration. Il aurait pu contourner Patrick et conclure un marché plus équitable avec Nonori, mais Patrick trouverait un moyen de la forcer à partager avec lui. Et Gabriel récolterait une salade de phalanges pour sa peine. De plus, il refusait, par principe, de payer moins à Nonori et davantage à Patrick pour des récits de moindre qualité Si Patrick était résolu à l'escroquer, autant s'assurer que Nonori bénéficie du même tarif, qu'elle n'aurait jamais osé réclamer pour elle-même.

Patrick abaissa sa voix jusqu'au grondement sourd qu'il réservait au monstre de ses histoires. « Rien ne garantit que Muzehe te donnera du pain la semaine prochaine. Si t'en as pas, on n'en a pas. » Il donna un coup de coude à Nonori. Elle sursauta, émit un grognement inarticulé et lança à Gabriel un regard coupable avant de détourner les yeux.

Gabriel resserra les bras autour de ce qui restait du pain, le berçant avec le soin réservé à l'or ou aux grenades dégoupillées, l'odeur de croûte frite comme seul réconfort. Pour l'instant. Son esprit tournait à toute allure, comptant les portions invisibles, devinant la quantité de pain que Muzehe pourrait lui accorder la semaine prochaine, soustrayant les tranches déjà dues aux frères et sœurs absents de la réunion. Il soutint le regard de Patrick, la frustration cédant la place à la détermination.

« Une tranche chacun si je paie maintenant. Deux chacun si je paie sur le prochain pain. »

Patrick le fixa en silence. Gabriel tint bon, retenant son souffle.

Finalement, Patrick détourna les yeux, un petit rire montant à ses lèvres. « D'accord. » Puis il s'empara tout de même des deux tranches restantes. « Mais quand la hyène viendra cette nuit, ne viens pas pleurnicher pour partager mon lit. »

Gabriel bouillonnait intérieurement, les yeux rivés sur ses genoux vides tandis que Patrick remettait son butin dans le sachet en plastique. Sept tranches pour Patrick, cinq pour Nonori, zéro pour Gabriel. Il aurait au moins dû donner l'une des deux tranches restantes à Nonori. À quoi s'attendait-il ? Il songea à protester, peut-être même à pleurer, mais si cela aurait pu fonctionner avec certains de ses autres frères et sœurs, cela ne ferait qu'amuser Nunu. Dans sa tête, il hurla Nunu. Nunu. Nunu. Nunu.

« Tu pourras partager le mien », murmura Nonori.

Gabriel l'observa : ses mains agitées, ses yeux baissés. Sans doute pensait-elle l'avoir laissé tomber et avoir permis à Patrick de voler plus que sa part. Et bien qu'elle n'eût pas tout à fait tort, il y avait une chose qu'elle ne saisissait pas. Tant qu'il aurait du pain à dépenser, Gabriel s'en sortirait toujours gagnant.

Le marché était conclu. Satisfait, Gabriel s'adossa au tronc, l'écorce fraîche contre son dos.

Enhardi, Gabriel tenta sa chance. « Je veux une histoire maintenant, dit-il. Une de chacun. »

À la surprise de Gabriel, même Nunu ne tenta pas de renégocier. Quand une rafale plus forte agita le sachet en plastique dans la main de son frère, Gabriel baissa les yeux. Il ne lui restait même pas le minuscule quignon du pain. Il n'avait plus pour toute compagnie que les miettes sur ses genoux. Pourtant, un sourire narquois effleura ses lèvres. En quelques secondes, un large sourire s'épanouit sur son visage. L'heure du récit était arrivée.

Quand Gabriel releva la tête, il crut déceler une pointe de pitié, même sous l'éternel froncement de sourcils de Patrick. Il effaça le sourire de son visage et n'eut pas à chercher bien loin pour trouver la déception bien réelle nichée dans sa poitrine. Bien sûr, il était bien trop malin pour laisser l'expression à l'état brut. Il y superposa de grands yeux blessés et larmoyants, ainsi que la plus tendre des moues — un chef-d'œuvre d'innocence de six ans, calibré dans un seul but. Il devait exploiter ce semblant de compassion entrevu dans le regard de Patrick pour susciter assez de culpabilité afin que son grand frère n'ait de desseins sur l'hypothétique pain de la semaine suivante.

Patrick commença, son récit effronté et impitoyable, sa voix tonitruante, la fille de son conte tremblante et tendre, le monstre bruyant et ridiculement cruel. Nonori prit la suite, douce et sincère, aussi assurée dans son récit qu'elle était timide sous l'arbre.

Les deux fois, comme si chacune était la première, avec le même bonheur qui lui fleurissait au creux du ventre, la même attente suspendue hors du temps, il ferma les yeux et laissa les contes l'emporter au loin, les mots s'élevant et retombant au gré du vent tandis que la lumière du soleil filtrait à travers les feuilles et peignait l'histoire sur ses paupières.

Si je ferme les yeux, j'y suis de nouveau. Le vent fait bruisser les feuilles du manguier. La voix de baryton de Patrick résonne. La cadence de Chantal murmure. Je revois la petite mangue dans ma main, j'entends le craquement humide de mes dents qui percent sa peau encore verte ; je goûte cette vague âcre de sève, puis la pointe d'acidité qui contraste avec le doux arôme fruité.

Oh, quel petit idiot adorablement insupportable j'étais. Comme je me croyais malin, bien au-dessus des mesquines querelles des simples mortels. Pauvre Nonori, empêtrée dans sa culpabilité, et ce balourd de Patrick, à baver devant des miettes. Mais pas moi. Oh non, monsieur. Moi, je savais ce qui importait. Et ce n'était certainement pas cette vulgaire pâte frite. Peu importait sa rareté ou ses reflets dorés, ou que la moitié des gamins de Mushubati n'aient jamais vu de pain, et encore moins goûté une tranche. Non. Ce qui comptait, c'était l'histoire. Pas n'importe quelle histoire, mais exactement la même. La seule qui, à l'époque, importait.

Ce n'est que récemment, une éternité après les faits, que j'ai compris à quel point je m'étais fait avoir. Mes frères et sœurs prenaient probablement autant de plaisir que moi à ces contes nocturnes. Bien sûr, ils auraient peut-être varié les plaisirs avec une autre histoire une fois ou deux, mais je soupçonne qu'ils me les auraient racontés gratuitement si j'avais manqué de pain. Même Patrick, ce nuage orageux sur pattes, aurait peut-être cédé.

Quelle histoire valait donc la peine de soudoyer mes frères et sœurs avec du pain ? Oh, ne t'emballe pas. Ce n'était qu'une énième version du vieux conte — tu sais, celui du frère et de la sœur abandonnés ou perdus dans les bois. Ça te dis quelque chose ? Ça devrait. On peut remercier nos maîtres coloniaux pour cela, j'imagine. Après tout, le Rwanda avait été une colonie allemande avant que les Belges ne prennent le relais ; une certaine osmose culturelle était donc inévitable. Quand le conte est parvenu à mes oreilles, il s'était intégré au folklore local sous la forme d'un umugani — l'équivalent rwandais le plus proche du conte de fées. Enfant, j'étais accro aux imigani, le pluriel. Allez, suis un peu, quoi. Ma came de choix ? Nyashya na Baba, le conte pour lequel je soudoyais mes frères et sœurs afin qu'ils me le racontent encore et encore, la version rwandaise de Hansel et Gretel.

Tel est le pouvoir de l'umugani. Tout comme on trouve forcément une touche de couleur dans le plus sombre des cauchemars, on peut soutenir que le passé colonial du Rwanda, aussi laid et violent fût-il — enfin bon, personne ne fait ici l'apologie du colonialisme —, a tout de même laissé quelque chose derrière lui. Quelque part en chemin, un peu de ce qui était leur devint nôtre. Les noms, les lieux, peut-être même l'identité du monstre… tout cela avait changé. Pourtant, au fond, l'histoire restait assez familière pour qu'un garçon de six ans, sous un manguier, la réclame encore. Et encore. Et encore.

Et sous le manguier solitaire s'éleva le murmure le plus ténu de quelque chose que je ne comprendrais que bien plus tard : un appel à devenir.

Des années plus tard, après avoir fui à l'autre bout du monde, j'ai descendu les marches de pierre menant à une cave belge humide, bordée d'étagères branlantes contenant plus d'histoires que je ne pourrais jamais en dévorer. Du moins, c'est ce que je croyais. Là, adolescent belgo-rwandais dévorant des livres de poche en français, vivant des aventures héroïques dans des mondes magiques, j'ai de nouveau entendu l'appel. Au début, ce n'était qu'un écho, doux et lointain. Avec le temps, l'appel devint plus insistant, plus difficile à ignorer, puis tout à fait impossible de s'en détourner.

Plus tard encore, dans un appartement moisi, à l'époque où les hivers avaient des dents, sous la surveillance superficielle d'une mère peut-être plus perdue que je ne l'étais, j'ai regardé l'écran cathodique s'illuminer. Pour la troisième et dernière fois, l'appel était revenu. Cette fois, il était porté par une voix — oh, et quelle voix ! La réplique emblématique de Sir Patrick Stewart a grondé à travers le vide sidéral.

L'espace. L'ultime frontière.

Ainsi commençait l'une des voix off les plus célèbres de l'histoire de la télévision. Tandis que ces quatre mots résonnaient, Star Trek: The Next Generation apparaissait lentement à l'écran. Quatre mots qui, aujourd'hui encore, me coupent le souffle.

À chaque. Fois.

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